Abus de pouvoir

Assis, debout, couché !

, par Yannis

Deux sœurs, l’une volubile, l’autre attentive, conversent, assise à l’arrête du bus de la Porte de Clichy. La voix, méditerranéenne porte assez loin en ce midi ensoleillé du samedi 13 août. Week-end des plus calme, comme chacun sait. Quelques travailleurs, pourtant, ne peuvent pas profiter de ces jours de farniente. Les flics travaillent scrupuleusement et comme on leur a intimé l’ordre de contrôler, ils contrôlent. Ils semble même que cela leur plaisent de contrôler, de préférence les visages bronzés, ou noirs à l’occasion.
Depuis le début du développement de l’industrie automobile, la vie de Clichy, qui jouxte Paris, est riche d’ouvrier marocain. Le contrôlé est sans doute l’un de ceux-ci. Il est en règle. Le couple de flics le laisse aller. Que faire d’utile ? s’interrogent-ils alors. L’aubaine et là, tout proche : ces deux femmes dont l’une « hurle » sur les bancs de la R.A.T.P., ont l’air bien brunes. Et la plus âgée est très mal élevée. Elle a dit : « Merde, encore des contrôles ! » Et elle plaisante sur le fait qu’à Folembray les « catalogués » islamistes étaient vingt-trois et pouvaient faire un match de foot avec arbitre… L’humour, c’est toujours louche pour un flic, c’est une langue que l’on apprend pas à l’École de police. Qui plus est, la femme parle des 4000 interpellés des jours précédents qui seraient essentiellement des Maghrébins et des Africains, et elle évoque les contrôles des Juifs sous l’Occupation… Plusieurs personnes acquièscent. Elle ajoute : « Pasqua prépare en fait les élections présidentielles de l’année prochaine. ». À la réflexion suivante, l’un des flics lui intime un autoritaire « Taisez-vous ! » Un peu le genre d’argument employé par les fondamentalistes musulmans au Bangladesh et relayé par Pasqua contre Taslima Nasreen.
Sadia Ayata, journaliste et sociologue de 21 ans, française née d’un père algérien qui a débarqué en France avec l’armée libératrice, ne se laisse pas intimider. Elle répond au sbire que l’on est en démocratie et qu’elle ne fait qu’user de son droit à la
libre expression. C’en est trop ! Il faut verbaliser. Le « roussin » s’énerve, lui demande ses papiers, commence à la fouiller. « J’ai commis un délit de faciès ? », demande l’interpellée. Un panier à salade l’embarque au commissariat de la rue Truffaut. Là, on l’assoit, fermement menottée, à un nouveau banc. Sa sœur, outrée de voir qu’on la traite comme une malfaitrice, téléphone à diverses des associations de défense des droits de l’homme. Elle réussi à joindre le M.R.A.P.
L’affaire va prendre un tour encore plus odieux. Le chef de poste éructe : « le MRAP a appelé ! Puisque c’est comme ça, je vais m’en occuper personnellement. Je suis pied-noir, moi ! » Pourquoi pas serbe, Monsieur l’ethnique ? La partie pourrait se jouer en plus grand. Sadia Ayata, restera enfermée six heures sans qu’on lui propose la moindre nourriture. L’inspecteur de la police judiciaire qui l’interrogeait lui fait remarquer : « Votre sœur n’aurait pas dû appeler le MRAP. La hiérarchie veut maintenant suivre la procédure jusqu’au bout. Vous allez être placée en garde à vue et présentée au parquet. » Somme toute, c’est un délit d’en référer à des organisations antiracistes ?
Le 15 novembre, en présence de nombreux amis, Sadia passait en jugement devant la XXIVe chambre correctionnelle présidée par le juge Mérijot. Marie-Pierre Mendès-France, qui témoignait pour la défense, affirma : « Quand on commence à avoir peur, la démocratie est en danger… la France commence à être défigurée. » L’avocate des policiers estimait que l’accusée avait utilisé la liberté d’expression de façon excessive et qu’il ne faut pas franchir les limites acceptables. Le procureur, lui, a trouvé qu’il n’était « pas bien » de s’en prendre à un pauvre gardien de la paix sans relations… mais qui bénéficie sans doute, jusqu’à son ministre, si nécessaire, d’une couverture légale bien épaisse.
Le flic prétendait avoir été traité de raciste. L’accusée démentait fermement. La justice, comme à l’accoutumée, n’a pas hésité. À force de faire des effets de manche, on finit, c’est bien normal, par se retrouver du côté du manche. Deux mille francs d’amende et mille francs de dommages et intérêts – mais Sadia Ayata a fait appel –, voilà ce qu’il en coûte de parler trop fort sur un banc public. D’abord le murmure, ensuite la loi du silence, voilà ce qui nous guette.

Alexis Violet
Membre de l’Observatoire des Libertés Publiques