Chiapas

Au dessous du volcan

, par Yannis

Le 1er janvier 1994, le monde découvrait une image troublante du Mexique. Exit la tentaculaire et moderne Mexico, exit les plages paradisiaques de Cancun ou d’Acapulco. Enfin, on entrait dans le Mexique par les portes de San Cristóbal de Las Casas et du Chiapas.
Les Indiens s’y rebellaient, gueulant leur existence et leur lassitude. On découvrait l’autre monde mexicain. A San Pedro Chenalho, petite communauté du Chiapas, un Français vit depuis trente ans au cœur de cet autre monde.
C’est le père Michel Chanteau, alias padre Miguel, prêtre du village.

À quelques trente kilomètres de San Cristóbal, San Pedro Chenalho déborde de magie comme tous ces petits villages des hauteurs du Chiapas. Dans la lumière légèrement vaporeuse des pinèdes éclate le monde coloré des Indiens tzotzils [1]. Dans leurs huipiles [2] traditionnels où se mélangent bleus, jaunes, roses, des femmes préparent devant l’église des offrandes en l’honneur de Notre-Dame de Guadalupe, sainte patronne du Mexique.
Une bouteille de Corona à la main, à l’angle de la rue principale, des hommes attendent patiemment le Combi Volkswagen pour se rendre à la grande San Cristóbal. A quelle heure passera le Combi ? Personne ne peut le dire et quelle importance ! On attend.
A San Pedro il y a aussi quelques gros pick-up américains, brillants de propreté, vitres teintées. Mais ils sont le signe extérieur de richesse de la population métis [3] du village, vêtue elle à la mode occidentale. Parce que isolé dans les montagnes, parce que vivant au rythme du soleil, San Pedro semble calme, très calme. Qu’on ne s’y trompe pas, cette quiétude n’est qu’un leurre ! Ici, résonnent les revendications de l’EZLN, l’Armée zapatiste de libération nationale, cachée quelques centaines de kilomètres plus loin, là-bas dans la jungle lacandone.
Les problèmes politiques et sociaux légués par un Etat mexicain avide de pouvoir, de richesses et de reconnaissance internationale, le père Michel Chanteau les vit au quotidien.
Missionnaire, il a débarqué d’Evry à San Pedro en 1965, à l’époque où le trajet depuis San Cristóbal prenait cinq heures.
Le padre Miguel a des allures de baroudeur.
A. soixante-neuf ans, l’oeil rieur, les mains rêches, il troque son pantalon de treillis contre sa soutane à l’heure de la messe. Son langage est cru et franc. Sa chaleur et sa générosité peu communes. Le padre Miguel vit avec le village.
Impossible de parcourir dix mètres dans San Pedro sans qu’il n’ait quelqu’un à saluer, des nouvelles à prendre de quelques-uns de ses innombrables filleuls. Il bavarde en tzotzil avec les Indiens, en espagnol avec les métis.
C’est chez sa « mémère » qu’il prend ses repas tous les jours, une vieille métis qui le nourrit en échange de quelques petits services. Son impatience est presque enfantine lorsqu’à la nuit tombée approche l’heure de sa visite chez le vieux forgeron. Autour d’un verre de posh, le rhum local-distillé illégalement par les Indiens, les deux hommes aiment discuter calmement de la vie du village ou des problèmes du Chiapas.

Les catéchistes ne sont pas des guerilleros

Comme de nombreux ecclésiastiques du Chiapas, le prêtre de San Pedro est un homme d’action plus que de méditation. Les choses ici ont peu changé depuis la conquête espagnole. La population Indigène reste taillable et corvéable à merci.
L’opprimeur-affameur est encore aujourd’hui l’oligarchie métisse qui s’accapare les meilleures terres et qui fait un usage systématique du pouvoir, de la corruption et de la violence contre la paysannerie indienne. Ces grands propriétaires terriens agissent en toute impunité : ils jouissent d’une totale protection de l’Etat, qui récupère ainsi les nombreuses richesses du Chiapas à moindre frais. La population indigène, quant à elle, subit une situation économique et sociale désastreuse. Le Chiapas est l’Etat du Mexique qui compte la plus forte proportion d’analphabètes, les salaires les plus bas, les services sociaux et de santé les plus précaires.
Depuis plus de trente-quatre ans, l’évêque de San Cristóbal, Mrg Samuel Ruiz, s’est fait l’inlassable défenseur des Indiens (reprenant ainsi le flambeau allumé par Bartolomé de Las Casas, premier évêque du Chiapas, en 1545). Son action vise une prise de conscience des populations défavorisées et une amélioration sociale et économique par un règlement politique
sans violence.
Les catéchistes du Chiapas ne sont pas des guérilleros. Très vite, le père Michel Chanteau s’est rallié à ses côtés car il avait compris que ses sermons, même indispensables dans ce pays fervent, ne suffiraient pas à démolir une injustice structurelle.
A San Pedro Chenalho, le padre Miguel fait face à ce qu’il appelle « l’apartheid du Chiapas ». Le jour où il a trouvé juste de célébrer une partie de la messe en tzotzil, les métis sont sortis de l’église, outrés. Aujourd’hui, il est contraint de donner deux messes le dimanche : une en tzotzil le matin, l’autre en espagnol le soir. Qu’il prononce devant un métis « nos frères les
Indiens », on lui rétorque alors sèchement : « Ce sont les vôtres, pas les nôtres. » Quel respect peuvent accorder les métis à ces Indiens pour qui l’Etat n’existe même pas ? Ils ne bénéficient ni du statut de citoyen ni du droit de vote. A San Pedro, Indiens et métis ne vivent pas ensemble, ils coexistent.

Prêtre et médecin

Dans la cuisine du padre Miguel trône une grande étagère pleine de médicaments. Des boîtes aux noms et aux couleurs connus de n’importe quel européen. Pharmacien-médecin ? Jamais il n’aurait pensé que son dévouement à l’Eglise catholique l’amènerait à jouer ce rôle. Mais en 1967, un infirmier de New York venu offrir six mois de ses services au diocèse lui lègue à son départ son surplus de médicaments. Le padre Miguel n’hésite pas alors à se substituer aux médecins absents du Chiapas.
C’est surtout pour ces médicaments que les Indiens viennent le voir. Une contribution symbolique de quelques pesos leur est
demandée afin de ne pas écorcher leur dignité. Cette pharmacie est constituée uniquement de dons de la part de ses amis de Mexico, des scouts français qu’il reçoit tous les trois ans ou parfois de certains touristes étrangers. Le gouvernement mexicain, lui, ne donne rien. Juste des tracasseries pour empêcher ces dons.
En novembre 1993, un touriste français s’est vu confisquer à la douane les médicaments destinés aux habitants de San Pedro. On l’accusait déjà d’aider les guérilleros. Une des rares initiatives prise par l’Etat dans ces régions fut d’instaurer un an de service social pour tous les étudiants en médecine en fin de cycle. Mais à quoi peut servir un médecin sans matériel, qui
ne parle pas le tzotzil et qui ne cherche pas à l’apprendre ?
Depuis janvier 1994 le problème s’est d’ ailleurs réglé de lui-même à San Pedro. La trouille au ventre, ces stagiaires renient leur vocation et refusent de soigner là où, justement, i y a de la casse. Le padre Miguel n’en décolère pas : « Je savais qu’ils avaient fait le serment d’Hippocrate mais pas le serment d’hypocrite ! »
Négliger le système de santé est un moyen simple et « naturel » d’affaiblir un peu plus la population indigène du Chiapas. Autre arme efficace contre toute tentative de résistance : la corruption, gangrène du Mexique. A San Pedro les maîtres d’école et les maires ont toujours été des métis désignés de façon douteuse. Ils contrôlent ainsi, sous l’égide de l’Etat, éducation
et décisions politiques. Si les Indiens osent protester contre ce système, le PRI (Parti révolutionnaire institutionnel, confondu avec l’Etat puisqu’au pouvoir depuis 1929 !) actionne comme à son habitude la machine à corrompre.
Il calme le jeu en désignant un paysan indien comme maire pour ensuite le corrompre jusqu’à ce qu’il renie terre, femme et enfants, et que ceux-ci finissent par s’envoler pour Mexico. A San Pedro en 1976, à la suite d’une protestation indigène et grâce à l’appui de divers catéchistes, un paysan indien devient maire. Quelques mois plus tard, il envoie en prison une partie des religieux qui l’avaient soutenu ! : « Comme je l’ai toujours dit, du moment qu’on commence à faire réfléchir les gens, on est subversif. » (!)
C’est avec un sourire railleur que le padre Miguel commente les nombreuses attaques dont il a été victime. En 1971, un portrait plutôt surréaliste lui était consacré dans une revue mexicaine à tendance porno. L’article titrait :
« Le père Michel Chanteau alias padre Miguel croit aux hippies. » Il y apparaît comme un alcoolo aux mœurs légères qui fait dormir des hippies derrière l’autel majeur, qui ne manque pas de compagnes, toutes des petites Françaises, bien sûr, et qui, « en plus, ose se mêler de politique en orientant mal ses fidèles indiens ». L’article était en fait une commande cher payée par un maître d’école critiqué quelques mois plus tôt par le padre.
Plus grave, on l’a accusé, toujours au moyen de la presse, d’armer les Indiens et d’être un activiste communiste International. Même si ces diffamations l’amusent tant elles sont grotesques, le père Miguel n’en est pas moins aujourd’hui Inquiet. Il attend depuis des mois que le gouvernement veuille bien lui renouveler ses papiers. Et, il n’écarte pas la possibilité d’être renvoyé en France d’ici peu.

Même s’il dit regretter le camembert et le calvados de sa Normandie natale, même s’il ne touche que quelques pesos, c’est ici qu’il veut continuer à aider les gens. Peut-être parce que, au fond de lui, il a acquis cette force et cette gaieté propres aux Indiens mayas.

Elisa Portier

Notes

[1Tzotzils : Un des quatre groupes ethniques mayas présents au Chiapas

[2Huipil : vêtement traditionnel porté par les femmes mayas

[3Métis : population majoritaire au Mexique, à l’origine métissée de Blancs et d’Indiens. Terme utilisé en opposition à la population indienne.