Paris :

Défense de respirer !

ÇA VA MAL. IL Y A À PARIS 6 % D’AUGMENTATION DE LA MORTALITE NON ACCIDENTELLE DUE À LA POLLUTION.
UNE MOYENNE DE DEUX MORTS PAR JOUR. LA POLLUTION TUE PLUS QUE LE SIDA DANS NOTRE BELLE CAPITALE.

C’est pas grave, ça ne touche que les gens fragiles : enfants, asthmatiques (il y a en Ile-de-France 17 % d’enfants asthmatiques, soit une augmentation de 10 % due aux polluants qui se baladent dans l’air), allergiques chroniques, personnes âgées…
C’est regrettable, nous dit-on, mais c’est la vie… Il n’y a rien là de nouveau, on n’y peut rien, d’ailleurs ça fait des années qu’on vous dit d’aller vivre ailleurs, histoire de laisser la place aux bureaux. Eh ben non ! Justement, c’est nouveau, c’est vachement grave, et c’est le résultat d’une politique délibérée.

Autrefois industrielle, la pollution atmosphérique urbaine est aujourd’hui essentiellement due aux voitures, comme en convient même le très prudent ministre de l’Environnement, Michel Barnier.
Le dernier État de l’environnement en France en 1994 a mis en évidence « l’accroissement préoccupant de la pollution automobile dans les grandes agglomérations ».
Bien, me direz-vous, maintenant qu’on le sait, on va pouvoir y remédier, taxer les diesels – principaux empoisonneurs –, interdire la circulation des voitures à partir de certains seuils dangereux pour la santé, favoriser l’utilisation des transports en commun, mettre les parisiens à vélo, que sais-je ?
Eh ben non ! Justement, on ne va rien faire du tout, parce que plus de morts, plus d’hospitalisations, plus d’arrêts de travail, une dégradation générale de la qualité de la vie, tout ça rapporte. Pas à la Sécu, c’est sûr, mais à l’industrie automobile. Alors, on temporise. On ne nie plus le phénomène, mais on dit qu’on va l’étudier…
Surtout, pas de panique, vos élus pensent à vous et à vos enfants, les responsables politiques ont pris les choses en main, d’ailleurs on a mis en place en lle-de-France un système permanent de surveillance de la pollution. Par ailleurs, un décret de 1991, qui faisait écho à la condamnation de la France par les Instances européennes – pour défaut de législation en matière de pollution atmosphérique – a conféré au préfet le pouvoir d’alerter la population et d’interdire la circulation.
Bon, c’est vrai, il ne s’en est jamais servi, malgré les dépassements de normes, mais c’est probablement parce que les normes étalent trop strictes…
Ça suffit ! Ras-le-bol d’être bernés, trompés, manipulés, empoisonnés !

La vérité, c’est que la situation est très grave et qu’elle empire à vue de nez.
Les études existent, réalisées par des gens sérieux et elles sont formelles : ça urge ! L’étude ERPURS réalisée en Ile-de-France par l’Observatoire régional de la santé, sur six années (1987-1992), a mis à jour une augmentation du nombre journalier des décès (jusqu’à 15 %), d’hospitalisations (jusqu’à 20 %), de visites médicales à domicile (jusqu’à 60 %) et d’arrêts de travail (jusqu’à 20 %) liée aux pics de concentration en fumées noires, dioxyde de souffre, dioxyde d’azote et ozone.
La responsabilité scientifique de ce rapport est assurée par des personnalités incontournables : le Pt Aubier, chef du service de pneumologie à l’hôpital Bichat, le Dr Dau et le Pt Festy. Il ne s’agit donc pas de militants hystériques, mais de professionnels de santé.

Le seuil limite de pollution fixé par le décret de 1991 est de 200 microgrammes/m2 d’ozone (norme européenne en voie d’être revue à la baisse), ce qui est déjà énorme – on observe 1 % d’augmentation de la mortalité non accidentelle dès 20 μg/m3 –, mais l’arrêté préfectoral prévoit que les enfants des écoles ne soient alertés des dangers s’ébattre dans la cour qu’à partir de 400 μg/m3 : un seuil choisit parce qu’il n’est jamais atteint !
Ce qui veut dire que, même lorsqu’il est clair pour tous les responsables - et pas seulement pour quelques militants écolos « paranoïaques » – que les Parisiens sont intoxiqués, on les laisse volontairement dans l’ignorance des risques qu’ils encourent.
Le rapport paru dans The Lancet de janvier 1995, ainsi que les derniers rapports du ministère de l’Environnement anglais, démontrent que les particules fines de moins de 10 microns, émises par les moteurs diesels, sont associées à une augmentation de 1 % de la mortalité pour toutes causes.
Pourquoi alors n’est-il pas taxé comme le sans-plomb ?
La Ville de Paris poursuit sans sourciller sa politique du « tout-automobile », illustrée par la campagne « Paris veut rouler, on va tous l’aider », la mise en place des axes rouges et les nombreux parkings prévus dans le dernier plan d’occupation des sols.
Les transports en commun ne sont guère privilégiés, il n’y a que dix-sept kilomètres de couloirs propres pour les bus, sur plusieurs centaines de kilomètres de réseau parisien. Les pistes cyclables sont inexistantes ou carrément dangereuses…
lnterrogés sur le sujet, les services compétents de la mairie de Paris ont refusé de répondre à nos questions, mais nous ont gentiment envoyé une belle brochure intitulée « Éléments de réponse concernant la qualité de l’air dans l’agglomération parisienne », qui énonce, entre autres perles, que « le niveau de la qualité de l’air dans l’agglomération parisienne est généralement bon ».
PEUT-ON PARLER ICI D’INCONSCIENCE ? A CE STADE, MEME LA MAIGRE SATISFACTION QUE CONSTITUERAIT LE DOUTE NOUS EST INTERDITE.
DES VIES SONT SCIEMMENT MISES EN DANGER. C’EST UN DÉLIT EN DROIT, NON ?

Sarah Bee

P.-S.

Maintenant n°5, mercredi 8 mars 1995.