Édito

« Gaillot président ! »

, par Yannis

C’est le slogan qu’on lancé, spontanément semble-t-il, les manifestants venus en soutien du squat de la rue du Dragon le 28 janvier. Ça tombait sous le sens.
Bien sûr, Gaillot n’est pas candidat, et il ne pourrait probablement pas l’être sans provoquer une fois de plus les foudres du Vatican. Le pape serait capable de l’excommunier pour moins que ça, et ce ne serait pas vraiment la meilleur façon de commencer une campagne présidentielle.
Surtout si on veut gagner.
Surtout si on peut gagner ! Qui ne voterai pas pour Gaillot, s’il était candidat ? Peut-être ne bénéficierait-t-il pas des voix de quelques « bouffeurs de curés », mais il pourrait vraisemblablement rafler tout l’espace politique qui va des communistes aux radicaux en passant par les socialistes. S’il faisait une vraie campagne, il ne lui serait pas interdit de triompher au premier tour. Et un candidat de gauche séduisant a toutes ses chances de passer au deuxième tour, ainsi que l’avait démontré un autre Jacques –Delors – pourtant bien moins sympathique.
Adieu les mauvais rêves : Balladur, de Villiers, Chirac ou l’inévitable socialiste, rejoindrait instantanément le placard aux oubliettes, morts de n’être pas désirés.
Comme les lecteurs des numéros 1 et 2 de Maintenant le savent, Jacques Gaillot est l’ami d’un autre religieux entré en politique : le père Jean-Bertrand Aristide, aujourd’hui – enfin – président en exercice de la république d’Haïti. Aristide a été élu grâce a un extraordinaire phénomène populaire qu’il a appelé Lavalas – en créole : l’avalanche, lorsque les rivières débordent et emportent tout.
Si Gaillot se présentait aujourd’hui dans la campagne présidentielle, il n’est pas exclu qu’il puisse susciter une telle lame de fond, dans ce pays où, à quelques mois des élections, 60 % des électeurs – et plus de 80 % des jeunes de 18 à 24 ans – ne savent pas pour qui ils vont voter.
Mais Jacques Gaillot ne se présentera probablement pas : il est simplement l’image du candidat qui n’existe pas mais qui pourrait exister. Celui par qui la vie reprend ses couleurs.

J’y étais pas, mais à l’heure du bouclage j’ai eu Delphine au téléphone, qui, elle, y était avec Cécile, ainsi qu’Hervé et plein d’autres gens. Hervé m’en a cité une ribambelle : Jacquard, Krivine et tutti quanti, plus Gaillot et Léon Schwartzenberg qui étaient avec Jacquard, je crois, sur un « podium » dit Delphine, « ou une camionnette », avec mégaphone, s’adressant à une foule compacte, d’autant plus compact qu’elle était coincé entre quelques sévères cordon de CRS – combien de milliers étaient-ils là et dans les alentours ? – qui par leur nombre, leur harnachement et leur détermination se voulaient intimidants. Au centre donc, sur le morceau du boulevard Saint-Germain qui va de la rue du Dragon (à l’angle de laquelle était la camionnette des orateurs) jusqu’à la rue de Rennes, c’est-à-dire entre chez Lipp, Les Deux Magots, le Flore, La Hune… la foule, toute serrée qu’elle était, arrivait quand même à faire la fête : musique, danse et cracheurs de feu… La police a fini par « s’énerver » et charger la foule. Les orateurs-célébrités, sont descendus aussitôt de leur podium pour se porter au devant des matraqueurs, tels les députés sur les barricades de 1848 ou d’ailleurs. Une subtiles manœuvre, de celle qu’on enseigne dans les nouvelles écoles de police médiatico-politique, consiste à isoler bien sur les célébrités, les « protégeant » efficacement contre le matraquage auquel les consignes semblaient largement autorisé de s’adonner sur le reste de la foule. Ce qui leur a permis de donner une conférence de presse en toute quiétude. Cela n’a pas permis en revanche d’ouvrir, comme il était prévu ce samedi 28 janvier, l’immeuble squatté de la rue du Dragon sur sa grande façade, côté rue de Rennes. Cette ouverture devait marquer symboliquement celles de l’Université populaire que l’association Droit devant entendait inaugurer ce jour et dont les « cours » devraient se tenir dans l’immeuble squatté de la rue du Dragon. L’ouverture aurait permis aux « étudiants » d’entrer par la rue de Rennes. Peut-être que ça faisait trop de concurrence à la Sorbonne… Il faut dire que le niveau et la « notoriété » des enseignants de cette « université », ainsi que la thématique de ses « séminaires », pourrait en faire l’école la plus passionnante de France. Ou un centre d’animation « gauchiste », une base pour les Gaillot, Jacquard et compagnie, infiltrés par l’intelligentsia de gauche en plein renouveau apparent.
Rien de bien opportun en pleine campagne électorale, semblent avoir pensé Pasqua et Balladur, qui pendant ce temps-là sablaient les petits fours PLM-Saint-Jacques, dans le 13e, pour leur première apparition de « candidats ». Tandis qu’ils festoyaient parmi une assemblée semi-chaleureuse de « compagnons » gaullistes, se déroulait non loin de la rue du Dragon une manifestation « Sarajevo », à laquelle se sont rendus, d’ailleurs, Schwartzenberg et consorts après avoir réussi à franchir les cordon de CRS. Empêcher la jonction des deux manifestations semble avoir été une des préoccupations des forces de l’ordre. Ainsi que de faire le plus de spectacle possible pour le « 20 heures ». Pasqua a toujours pensé que se présenter au milieu des flammes, comme le rempart de l’ordre, lui faisait du bien. C’est depuis les élections de 1968 qu’il s’est converti à cette doctrine, Malik Oussekine en a su quelque chose.
Et puis, retombées inattendues, la foule s’est mis à crier « Gaillot président ! », et voilà peut être un candidat de plus au premier tour. Là, Pasqua joue pour de bons avec le feu. Car Gaillot – qui sait ? on peut rêver – serait bien capable d’avoir le mauvais goût d’être assez aimé pour arriver à lui voler ce pouvoir auquel Pasqua et ses amis sont tellement attachés.