Histoire d’un lynchage

, par Yannis

« Tuez les flics ! Tuez les flics ! » Artistes révolutionnaires et poètes surréalistes ont lancé tant de fois cet appel sans être entendus - heureusement - qu’on ne l’écoutait même plus entre-deux-guerres. C’était une façon de dire : « Je suis
contre l’ordre établi. » Et les autorités elles-mêmes le comprennent bien ainsi. Les provocations à tonalité anarchiste devenaient si banales que les tribunaux ne prenaient même pas la peine d’instruire ces incitations au meurtre. Ils se seraient ridiculisés.
Notre époque à la peau plus sensible. Il a suffi qu’à six heures trente-quatre du matin - notez l’heure ! elle a son importance - , un animateur mal réveillé de Skyrock lâche « Ah, il y a un flic qui est mort, c’est plutôt une
bonne nouvelle » pour que le pays entier se mette dans tous ses états. Socialistes, communistes, francs-maçons, carignonistes et balladuriens, pompiers et cordonniers, transsexuels et gauchers, filles de joie et fils de pub, tout ce qui compte et ne compte pas dans nos villes et dans nos campagnes se dressa comme une seule voix pour condamner d’un seul mot : IGNOBLE !
Combien d’auditeurs n’étaient pas encore endormis ce dimanche ? L’audimat ne le dit pas. Peut-être vingt, peut-être vingt mille. 56 % d’entre eux, selon des statistiques non confirmées, se précipitèrent sur leur téléphone pour appeler la police. 3 % alertèrent les pompiers. 1 % firent autre chose. Les autres se mirent au lit, ils avaient sommeil. Le dormeur a toujours raison.
« Allô ! la police ? Un crime ignoble vient d’être commis à l’angle du quatre-vingtquinze point six et du quatre-vingt-seize-point quatre de la bande FM, vous voyez, tout près de Radio Courtoisie. C’est Maitre Levy. »
Le policier : « On a tué Martre Levy ? »
Le cafteur : « Non, c ’est Maitre Levy qui a dit : « Ah , il y a un flic qui est mort, c’est plutôt une bonne nouvelle ». »
Le policier : « Ah bon, et alors ? »
Le cafteur : « Alors ? Alors c’est ignoble. »
Le policier : « Quand le général de Gaulle est mort, Charlie Hebdo a titré « Bal à Colombey : un mort ». Nous autres, généraux et flics, on a l’habitude. Les gens nous tapent dessus, mais finalement ils nous aiment bien. »
Le cafteur : « C’est un appel au meurtre. »
Le policier : « Mais non mon ami, c’est une tradition vieille comme la France. Depuis des siècles, dans tous les théâtres
de marionnettes, Guignol flanque une raclée au gendarme. Ça n’a jamais fait de mal à une mouche. On ne va tout de même pas interdire Guignol ! »
Le cafteur : « Et la famille de ce pauvre agent de la force publique, y avez-vous pensé ? »
Le policier : « Ce n’est pas à une femme de flic que vous allez apprendre ce que les gens disent des flics. Mais ils n’en pensent rien, croyez-moi ! »
(Nous tenons l’enregistrement de cette conversation à la disposition des 10 780 journaux moralistes présents dans les
kiosques.)
Bilan du drame : le Conseil supérieur de l’audiovisuel condamne Skyrock à vingt-quatre heures de silence. Skyrock condamne Maître Levy et J C à la perpétuité de silence.
La presse, dans une diversité héritée du camarade Staline, traite les provocateurs de vipères lubriques ou de rats visqueux.
Justice est faite ...
Il était 6 h 34 du matin ce dimanche.
L’émission annonce la couleur en s’intitulant Les Monstres. Si, même dans ces conditions, les Français ne supportent plus une boutade de clown, c’est que le moralisme a atteint dans ce pays une côte d’alerte infiniment plus préoccupante que les inondations.
Dans une démocratie, le droit d’expression est régulé par la loi, par les juges, pas par le lynchage moraliste. Si Maître Levy et J C ont commis un délit, les tribunaux sont là pour en connaître. A eux de décider si une loi a été transgressée, si la parole publique a outrepassé ses droits. A eux de condamner si une sanction est stipulée. A J C, à Maître Levy et à Skyrock de se conformer ou non à l’arrêt du tribunal. S’ils décident de se rebeller, ils le font à leurs risques et périls. C’est cela la démocratie, c’est cela l’Etat de droit. Tout le reste est lynchage.
Le CSA n’est pas un tribunal et pas d’avantage la presse. L’un et l’autre ne sont que le miroir des anxiétés de notre époque. Très librement, les Français se sont enfermés dans un système d’orthodoxie et de conformisme qui aurait fait mourir d’envie le soviétisme, s’il n’était mort autrement. Pas un mot, pas un cheveu ne doit dépasser. Qu’une discordance, la plus légère, la plus anodine, se fasse entendre et les voilà tous à flinguer en tirs groupés comme si on voulait leur arracher la vie.
Ils ne supportent que le lisse. Le lisse de leur télévision, le lisse de leur morale, le lisse du sac plastique enfoncé jusqu’au cou pour étouffer doucement.
Guy Sitbon