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La recherche de la vérité Témoignage de Colette Braeckman au « contre-sommet » africain de Biarritz

, par Yannis

SC : Collette Braeckman, journaliste au Soir de Bruxelles, vient d’écrire un livre très documenté, Rwanda : Histoire d’un génocide, qui suggère de très nombreuses questions. Voici la première.
Nous manquons de preuves irréfutables au sujet de l’attentat qui a coûté la vie au président Habyarimana, mais la question se pose toujours de savoir qui est responsable. Dans quelle mesure la France serait-elle éventuellement impliquée dans cet attentat ? Ou en est aujourd’hui la recherche de la vérité ?
Colette Braeckman : Il faut préciser d’abord que la recherche de la vérité n’est pas très facile, parce que rien de sérieux n’a été entrepris au plan international, de la part des Nations unies ou d’autres institutions. Une seule enquête, avec toutes ses limites, a été menée le plus loin possible : celle de l’auditorat militaire en Belgique, qui enquêtait essentiellement sur les circonstances de la mort, le 7 avril, de dix casques bleus belges. C’est donc très limitée. Leurs moyens aussi sont limités. Ils ont essayé d’avancer, mais non pas reçu du gouvernement belge l’autorisation politique de se rendre au Rwanda ou au Zaïre – parce que se rendre au Rwanda signifierait une reconnaissance des nouvelles autorités. Ils n’ont pu faire autre chose que d’interroger autant qu’ils le pouvaient des témoins se trouvant en Europe.
Quant à l’attentat, ainsi que je l’ai écrit dans le livre qui vient de paraître, j’avais reçu un message provenant de Kigali dont j’ai authentifier l’auteur, chef de milice à Kigali. Il écrit dans ce message que quatre personnes, chefs de milice à Kigali, étaient au courant du déclenchement de l’opération menant à cet attentat, et qu’ils ont opéré avec la collaboration de deux ressortissants français, membre du D.A.M.I. – une mission de la coopération militaire française. D’après mon enquête, ce sont des gens qui avaient quitté officiellement le Rwanda en décembre et qui faisait partie de ces groupes revenus en civil en février et en mars : cela, c’est une information corroborée par plusieurs témoignages. Lorsqu’ils étaient interrogés par d’anciennes relations, ces militaire en civil disaient : « nous sommes ici à titre privé, pour une mission privée. » À titre privé, ces deux personnes ont donné leur appui technique aux miliciens de la C.D.R., donc de l’extrême droite rwandaise, pour abattre l’avion. Le message que j’ai reçu porte mention d’un personnage qui s’appelle Étienne. J’ai pu établir par des témoignages qu’Étienne était le nom de code d’un monsieur dont j’ai le nom, dont la fonction est : instructeur de tir dans l’armée française. Ce surnom correspond en tout cas à quelqu’un de réel. Je ne sais pas si c’est lui, effectivement, qui a tiré les missiles, ou si le message que j’ai reçu est à 100 % véridique : il faudrait une enquête internationale que je n’ai pas les moyens de faire. Vous le savez, il n’est pas facile d’interroger l’armée française sur ses effectifs et sur les gens qui travaillent pour elle, a fortiori si c’est à titre officieux. En tout cas il y a là une piste intéressante à suivre.
SC : Pourriez-vous nous donner des précisions sur le rôle du D.A.M.I. – le détachement d’assistance militaire et d’instruction – au Rwanda ?
Colette Braeckman : Le D.A.M.I. était l’un des volets de la coopération militaire française. Il a qui ont quitté officiellement le Rwanda fin décembre 1993, au moment où se terminer l’opération Noroît : lors des accords d’Arusha, le F.P.R. avait exigé et obtenu le départ des militaires français du Rwanda. Le D.A.M.I. – qui avait formé et entraîné les troupes rwandaises, qui en était en quelque sorte la colonne vertébrale, qui participait aux opérations militaires, qui avait été présent sur le front, qui faisait des contrôles aux barrages –, ce D.A.M.I., donc, était en principe parti du Rwanda fin décembre. Plusieurs témoins affirment avoir reconnu, en février, onze de ses membres revenus en civil dans la capitale rwandaise, et l’on ne manque pas de trace de cette présence officieuse.
Un journaliste : quel intérêt personnel auraient eu des coopérants français à participer à l’attentat contre l’avion du président Habyarimana ?
Colette Braeckman : Ces membres du D.A.M.I. revenus en civil disaient, à leurs anciennes relations, qu’ils étaient là en vacances. Explications qui me paraît douteuse. L’interprétation charitable de leur présence serait qu’ils étaient là à titre privé, que certains d’entre eux ont fourni des services d’ordre technique, en free-lance, si j’ose dire, des mercenaires en quelque sorte pour le compte des extrémistes hutus.
Un participant : L’armée française en congé qui serait venu apporter une assistance technique aux milices… ?
Colette Braeckman : c’est l’interprétation que j’ai qualifié de minimale et charitable, mais, personnellement, j’ai de la peine à y croire.
JMF : Le journaliste de Libération Stephen Smith, qui conteste votre hypothèse, estime que les extrémistes hutus n’avaient aucun intérêt à perpétrer cet attentat, étant donné que se trouvait dans l’avion avec les deux présidents, les éléments les plus durs du régime Habyarimana.
Colette Braeckman : Le président Habyarimana savait lui-même qu’il était menacé, parce qu’il avait finalement, sous la pression, accepter d’appliquer les accords d’Arusha. Il se préparait à publier dans les deux jours qui suivraient son retour, la liste de son gouvernement, avec une participation du F.P.R. Le F.P.R. allait arriver à Kigali, avoir des ministères, et notamment la responsabilité de la Gendarmerie : des postes clés. La C.D.R., ce groupe extrémiste d’ultras hutus, ne faisait pas partie du gouvernement prévu par les accorda d’Arusha – bien que la France, entraînant à sa suite l’Union européenne, ait fait pression jusqu’au bout pour obtenir sa participation. Mais, tout à la fin, le président Habyarimana a cédé : « La C.D.R. ne fera pas partie du gouvernement, le F.P.R. aura les postes qui lui ont été promis et je promulgue la liste dans les deux jours. » C’était une situation inacceptable pour les ultras, exclu du processus. Pour eux, le Président était devenu un traître. Celui-ci savait d’ailleurs parfaitement que des menaces courraient contre lui. En dernière minute, il a veillé à se faire accompagner à Dar es-Salaam – alors qu’ils n’avaient rien à y faire – par les éléments durs de son régime et les chefs militaires, comme une sorte de bouclier, de garantie.
On dit aussi que le F.P.R. a pu commettre cet attentat, qu’il avait l’intention d’assassiner Habyarimana. Je crois qu’il n’y avait aucune aucun intérêt : dans les deux jours qui suivaient, il allait obtenir des postes gouvernementaux, il allait arriver à cette solution négociée qu’il préconisait depuis des mois. Des indices précis montrent que le FPR a été pris au dépourvu. Le général Kagamé et le président du Front se trouvaient en réunion à Kampala au moment même de l’attentat. On peut difficilement imaginer que le chef d’une des factions militaires se trouvant « relax », en week-end dans une capitale étrangère, le jour où cette faction commettrait un attentat qui devait changer le cours des choses.
Quant au détachement du F.P.R. à Kigali, il était cantonné dans le C.N.D. (le Conseil national de développement – le Parlement), où il a assistait à une séance de cinéma… Si le F.P.R. avait organisé l’attentat, et prévu ce qui allait suivre, il n’aurait pas laissé les éléments clés de sa force politique au milieu des forces ennemies. Ce type de bêtise tactique me paraît inimaginable de la part du F.P.R.

P.-S.

Actes de la « mise en examen » de la politique africaine de la France (Biarritz, 8 et 9 novembre 1994). Colloque organisé par Agir ici et Survie.
L’intégrale des actes est à paraître chez Karthala début 1995.