La révolution newtonienne

, par Yannis

Le·monde va changer de base.
Philippe de Villiers peut se réjouir.
Newt Gingrich a pris le pouvoir en Amérique, et ça va chier !
C’est du moins ce qu’il ambitionne, ce spoutnik de la politique qui a réussi, comme un grand, à bouleverser Washington - le siège du gouvernement mondial, faut-il le rappeler ?
On appelle ça la « révolution newtonienne ». C’était le 8 novembre, mais personne ne s’en était réellement avisé. Le peuple américain était appelé ce jour-là à se prononcer par scrutin multiple : élections législatives, deux cent trente-huit référendums et renouvellement de trente-six gouverneurs. Il a signé ce jour-là, sans vraiment s’en rendre compte, le « Contrat avec I’Amérique » que lui proposait Newt.
Ce n’est qu’au début janvier, à l’heure de l’entrée en fonction du nouveau Parlement, qu’il a été .possible de mesurer l’ampleur des dégâts. Pour la première fois depuis quarante ans, le Parti républicain (appelé familièrement Gran Old Party ou GOP) obtenait la majorité à la Chambre des représentants. Plus la majorité au Sénat. Plus une dizaine de sièges de gouverneurs, y compris dans des Etats qui semblaient devoir voter démocrate pour l’éternité.
La grande nouveauté, c’était ça : le Parti démocrate a disparu de la carte. Tel le PS en France. Jamais, de mémoire d’homme, le parti de F.D. Roosevelt n’avait subi une telle déroute. Le sénateur de l’Alabama ne s’y est pas trompé, puisque à l’heure où les résultats des urnes sont tombés, ce « démocrate » ultra-conservateur (dont le siège
·n’était pas en jeu à ces élections) a annoncé - sans honte - qu’il passait chez les républicains : histoire d’avoir une chance de se faire réélire lorsque son tour viendrait. Quand on lui demanda ce qu’il pensait que devaient faire les démocrates, il eut cette réponse savoureuse : « Un petit somme, dormir un peu, prendre un peu de repos... ».
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Bill Clinton, lui non plus ne s’y est pas trompé. Il a lourdement prononcé son mea-culpa, pour aussitôt faire ses offres de services à Newt, lui proposant d’intégrer une « coalition bipartite .- et de se « joindre [à lui] au centre du débat politique.-. Newt n’en a que faire. La majorité, c’est lui ! Et il entend exercer le pouvoir conformément à son engagement électoral.
Car l’autre grande nouveauté, c’est que·tes républicains sont allés aux élections, sous la houlette de Newt, avec un programme. Un de ces programmes où l’ambition s’exprime surtout en images : en cent jours, ils promettent de changer le cours de !’Histoire. Du coup, les candidats ont signé un contrat. Et puis, Ils doivent à Newt la divine surprise de leur élection. Ils sont tenus. Et ça, c’est inhabituel.
De tout temps le Parlement américain était le plus beau panier de crabes que l’humanité ait porté. La situation d’aujourd’hui n’est en rien nouvelle : déjà dans le passé, pas plus tard que sous George Bush, des présidents ont eu à gouverner en « cohabitant » avec une majorité parlementaire hostile - généralement c’était des présidents républicains qui devaient composer avec un Parlement démocrate.
Ça n’était jamais une partie de plaisir, mais il y avait toujours moyen de s’arranger.
La Maison Blanche se démenait pour débaucher un sénateur par-ci, un député par-là, et, cahin-caha, le « Prez » restait le meneur du jeu. Surtout s’il s’amusait à faire des guerres..., comme la dernière promenade dans le golfe Persique.
Cette fois-ci, changement de décor. La majorité parlementaire est là pour gouverner. Bien sûr, aux termes de la Constitution américaine, le président dispose du pouvoir exécutif quoi qu’il arrive. Et du droit de veto sur tout ce que décide le Parlement. Mais que pèsera un président discrédité, issu d’un parti laminé électoralement ? Newt a la réponse : rien. L’initiative est entièrement dans son camp, et si par hasard Bill voulait s’amuser à lui mettre des bâtons dans les roues, ça n’en serait que meilleur.
Pourvu que ça saigne : il n’en paraîtrait que plus héroïque. Et quand on veut faire la révolution, on apprécie ces petites satisfactions.
Car c’est de ça qu’il s’agit. La graine de la « révolution conservatrice », semée par Reagan il y a une quinzaine d’années, a finalement porté son fruit. Au début, c’était une belle inspiration : le discours de la droite pouvait se renouveler. Après tant d’années de « social-démocratie », l’idéal du capitalisme pur et dur pouvait sembler encore frais. Jacques Chirac, ici, a trouvé ça tellement génial qu’il adopta sans réserve le nouvel idéal conservateur.
On pouvait être à la fois conservateur et conquérant : c’était trop beau. Suivant cette inspiration, en Amérique, une multitude de réseaux copieusement financés par des âmes charitables, ont pu apparaître. Avec quelques gourous… L’un d’eux, Olivier North, jadis célèbre pour avoir trempé jusqu’au cou dans l’affaire
de l’lrangate, rescapé de prison, a fait une superbe carrière comme animateur de meetings d’extrême droite. Superbe jusqu’au 8 novembre : le poste de gouverneur qu’il briguait, Il ne l’a pas eu. C’est bien le seul contre-exemple du mouvement dévastateur qui a remodelé la carte électorale américaine. Car ses petits amis, eux, ont fait mieux.
L’un d’entre eux gagne à être connu. Il s’appelle Rush Limbaugh. Ça fait quelques années qu’il sévit, au début comme animateur de radio. Il avait une émission qu’il proposait aux radios locales. Une émission politique et culturelle.
Car ces gens-là n’entendent pas simplement réformer l’Etat, ils veulent bouleverser les mœurs. lls veulent réorienter la culture. Ainsi, au fil de ses talk-shows rondement menés, Rush Limbaugh expliquait aux Américains et aux Américaines qu’il fallait en finir avec la décadence. Ce monde gouverné par des homosexuels, des féministes et des drogués, demandait à être nettoyé. ·
Manque de chance : le taux d’écoute des émissions de Limbaugh était excellent. C’était beaucoup plus amusant à écouter pour les ménagères du Midwest que les sempiternelles émissions de jeu radio- phoniques. Rush pu tranquilement fourguer son émission, de radio locale en radio locale, à tout le territoire américain. C’est aujourd’hui le plus fantastique réseau qu’il y ait dans ce grand pays. Alors sur sa lancée, Rush s’est diversifié. Sur le même principe, il a fait des émissions... de télé justement !
Et puis, comme l’Amérique s’intéressait à ses profondes pensées, Rush a même écrit des livres. Le premier s’appelait Comment les choses devraient être. Best-seller absolu, il a pulvérisé les records de ventes enregistrées toutes les semaines par le New York Times. Sur sa lancée, il en a fait un deuxième : Vous voyez, je vous l’avais bien dit ! Et ça, c’était récemment, juste avant les élections, pour appeler à voter républicain. Il en a déjà vendu plus de deux millions d’exemplaires.
Un tel courant ne demandait qu’à se concrétiser politiquement. Et c’est Newt qui a ramassé la mise. Rush et lui ont réussi leur pari : l’extrême droite pouvait prendre le pouvoir, toute seule, sans rien demander à personne.
Et c’est ça la troisième nouveauté : ce n’est le Parti républicain qui a gagné. C’est Rush et tout le réseau de l’extrême droite religieuse, l’équivalent exact de ce que représente Philippe de Villiers en France. Familialiste, contre l’avortement, pour la peine de mort et plus de prisons, etc.
Et Newt Gingrich, dans la foulée du fabuleux succès de librairie de Limbaugh, et de sa glorieuse élection comme « speaker » (président) de la Chambre des représentants, s’est vu offrir 4,5 millions de dollars comme avance sur les droits d’auteur d’un livre qu’il n’a pas encore écrit.
Il se trouve que le généreux éditeur - Ruppert Murdoch - est aussi le proprétaire de réseaux de télés, menacés par une décision que la même Chambre des représentants pourrait devoir prendre incessamment. Tellement d’argent dans la poche du président incontesté de l’Assemblée pourrait-il peser sur l’impartialité des débats ? Difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est que Newt a battu tout les records de rémunération supplémentaire à son salaire, dans le cadre d’un mandat public aussi éminent. Généralement, les droits d’auteurs sont considérés comme une mane dont il est recommandé d’user à la retraire, après avoir été en fonction, jamais pendant - ainsi que l’on brillamment compris en leur temps Nixon, Kissinger ou Reagan. Mais Newt est ambitieux.
Il n’empêche que sur ce point, il a dû reculer instantanément. Tout le monde - forcément jaloux - l’a lâché. Même et surtout Bob Dole, son grand rival, l’homme avec qui il devrait partager son pouvoir, puisqu’il est d’une part son homologue au Sénat et d’autre part le « présidentiable ». Un partage des rôles à la Chirac-Balladur. « Tu gouvernes et je me prépare à la présidence. »
On a vu ici ce que ça peut donner. Ça n’a pas l’air de mieux débuter entre Newt et Bob. A tout hasard, Newt a collé entre les pattes de Bob un vice-président du Sénat à sa dévotion, ce que Bob semble peu apprécier. Ce dernier, en retour, est capable des plus suaves perfidies - et il ne s’en est pas privé à propos de cette affaire de droits d’auteur.
Newt du coup à dû renoncer au chèque, la mort dans l’âme, et se garde néanmoins la possibilité de toucher ses droits d’auteurs en fonction des ventes réelles du livre. Il en toucherait ainsi un dollar de l’exemplaire vendu. Peut-être arrivera-t-il à en placer 4 millions et demi ? C’est Rush qui serait jaloux.
Mais qu’y a -t-il donc dans le fameux programme que Newt veut mettre en œuvre en cent jours ? A boire et à manger.
Des choses bizarres et des évidences.
De l’imagination et de la bêtise. Tout ça rangé dans le désordre. Je vous les donne en vrac :
- baisse des impôts sur les revenus du capital ;
- suppression des allocations aux mères mineures « afin de décourager les grosses adolescentes et illégitimes » - plus clairement ils disent : « pour ne pas encourager au vice » ;
- renforcement des budgets militaires ;
- rendre plus difficile les recours contre l’exécution de la peine de mort ;

- primes pour les enfants.. légitimes bien sûr, et pour les adoptés. Pourquoi pas ?
Et puis on trouve même dans le « package » quelques idées parfois sympathiques ou de bon sens, souvent démagogiques :
- équilibre budgétaire obligatoire par amendement constitutionnel ;
- limitation des mandats électoraux ;
- réduction drastique des frais et du personnel du Parlement ;
- réforme des procédures judiciaires qui permettent aux Américains d’obtenir des millions de dollars en demandent des dommages et intérêts à chaque fois qu’on éternue : Newt souhaite que ceux-ci soient plafonnés ; et que les juges puissent faire porter les frais de justice aux plaignants déboutés ;
- instauration d’une esquisse de « démocratie télématique. » Par internet, tout es citoyens disposant d’un ordinateur et d’un modem permettant d’entrer en réseau auront accès à l’ensemble des textes votés, et même aux débats préparatoires dans les commissions parlementaires - qui seront désormais, sauf motif exceptionnel, ouvertes au public et à la presse. « Thomas » c’est ainsi que s’appellera ce système télématique, révolutionnaire pour le coup. Il est destiné à « porter l’information au-delà du cynisme de l’élite ». C’est Newt qui dit ça. Par Internet, soit dit en passant, c’est dans soixante quinze pays que l’Amérique légifèrera au vu et au su de de vingt-cinq millions d’usagers potentiels. C’est beau !
Ce dernier point a été voté dès le premier jour. Newt avait promis et il a tenu. La Chambre des représentants s’est réunis au lever du soleil pour se quitter à minuit passé, seulement après que la tâche eut été accomplie.
Interrogés par sondage, 57% des Américains considèrent qu’il ne s’agit là que de « gadgets politiques ». Il faut bien dire qu’entre les « sondés » et les « votants », il y a un monde.
La participation a été considérée comme forte le 8 novembre. C’est-à-dire qu’à peine 39% des électeurs se sont déplacés. Il faut préciser qu’aux USA, on calcule ce pourcentage sur l’ensemble des citoyens en âge de voter, et non par rapport aux inscrits, l’inscription étant très facile à tout moment... Si près de soixante-quinze millions de personnes ont participé à cette élection historique, il y a aussi cent douze millions d’électeurs potentiels qui sont restés devant leur télé.
Ainsi, les urnes causent des surprises.
Celui qui a eu une mauvaise surprise, c’est Mario Cuomo, le gouverneur démocrate de l’Etat de New York, en place depuis douze ans. Considéré comme un des meilleurs politiciens du pays, présidentiable plusieurs fois - l’espoir et l’honneur du Parti démocrate -, il s’opposait à l’établissement de la peine de mort dons son Etat. Soutenu même par le maire de New York, Rudolph Giuliani, pourtant républicain, et par Madonna, et « challengé » par un illustre inconnu, il pensait pouvoir s’en sortir.
L’illustre inconnu, George Pataki, lui, avait un « programme » : la peine de mort et moins d’impôts. Il a gagné...