Macédoine

Les Grecs sont-ils devenus fous ?

, par Yannis

Enclavée entre l’Albanie, la Bulgarie, la Grèce et la Serbie, la minuscule Macédoine, née de l’éclatement de la Yougoslavie, a réussi à se maintenir hors de la guerre. Peut-être pas pour toujours. Radovan Karadzic, le chef des serbes de Bosnie, n’explique-t-il pas à un journal grec que « la place de la Macédoine est au sein de la Yougoslavie », faute de quoi cet État serait voué à la disparition de disparaître à cause des « nationalistes albanais » ? Pour l’instant, en tout cas, la Macédoine réussit à se tenir à l’écart de « l’embrassement des Balkans ». Ce petit pays est, comme tous ceux de la région, une mosaïque où, au côté des Macédoniens, cohabitent des minorités originaires de tous les pays de la région. Une célèbre salade, fondée sur le mélange d’éléments parfois contradictoires, lui doit son nom. La cohabitation s’y fait pour l’heure de façon pacifique.
Or, voilà qu’en février 1994, la Grèce, membre de l’Union européenne et donc en infraction aux règlements communautaires sur le commerce avec les pays tiers, décide, après avoir unilatéralement rompu les discussions avec la nouvelle république, de mettre fin aux relations consulaires, et, surtout, d’interrompre les échanges commerciaux au départ du port grec de Salonique, à l’exception de ce qui est absolument nécessaire pour des raisons humanitaires, comme la nourriture et les médicaments. Cela s’appelle un embargo. En d’autres termes, la Grèce décide, sciemment, d’étrangler l’économie de son fragile voisin macédonien. Car les accès à la Macédoine par l’Albanie et la Bulgarie sont quasiment impraticables en hiver, il n’est évidemment pas question de passer par la Serbie, elle-même sous embargo et de toute façon peu amicale envers la Macédoine, pour contourner l’embargo grec. La fermeture du port de Salonique entraîne, entre autres, un blocus pétrolier : plus d’essence.
Cette république a pourtant été reconnue par toutes les puissances européennes, sous le nom provisoire – le nom étant dans cette affaire un enjeu clé – « d’ancienne République yougoslave de Macédoine » (F.Y.R.O.M.), par la Russie (qui, elle, a reconnu début février « la république de Macédoine ») et même par les États-Unis – sur la solidarité desquels les Grecs semblaient pourtant compter. La petite république a été admise en avril 1993 à siéger à l’Organisation des Nations unies. Alors ?
Le problème, comme le répète régulièrement Andréas Papandréou, Premier ministre grec, c’est que « la Grèce n’acceptera jamais qu’un État porte le nom de Macédoine ou un de ses dérivés ».
La Macédoine est en effet le nom d’une région de Grèce, dont la principale ville et Salonique, et le gouvernement grec – soutenu par une grande partie de l’opposition et par la grande majorité de l’opinion publique – redoute des velléités expansionnistes ou irrédentistes de la Macédoine indépendante. Le simple examen d’une carte devrait pourtant suffire à rassurer les autorités hellènes. Or, il ne suffit pas…
Les Grecs demandent la suppression d’articles et de références de la Constitution de la Macédoine qu’il juge « irrédentistes » : ceux, en l’occurrence, qui font allusion au devoir de la jeune république de protéger les Macédoniens de l’étranger. Et puis, il y a le drapeau ! La F.Y.R.O.M., et c’est peut-être son erreur la plus grave, a choisi pour drapeau l’étoile à seize branches de Vergma, symbolisant la dynastie macédonienne antique. Et ça, c’est inacceptable… À Skopje, capitale de la F.Y.R.O.M., on se dit « prêt à discuter » avec Athènes. Mais les autorités grecques refusent, stigmatisent « l’intransigeance » de leurs voisins, et exigent, comme préalable à toute discussion, que leurs revendications soient satisfaites.
Les Grecs se distinguaient déjà par leur soutien aux Serbes dans la guerre de l’ex-Yougoslavie. Ils ont en outre des relations difficiles avec leurs voisins turcs et avec l’Albanie, et sont en conflit permanent avec Chypre. Voilà qu’à présent, ils prennent le risque d’étrangler l’économie d’un petit pays en situation politique déjà instable pour des histoires de nom et de drapeau. La question, angoissante, se pose : les Grecs sont-ils devenus fous ?
Peut-être pas. Peut-être qu’ils l’ont toujours été – au sens où la Grèce est, avant d’être un pays européens, une nation balkanique. C’est-à-dire une nation ou cohabitent différents peuples, dans une région où les peuples ont toujours aimé en « découdre ». Dans les Balkans, chaque nation on se réfère à un âge d’or. Les Serbes rêvent d’une « Grande Serbie », les macédoniens de « Grande Macédoine », les Bulgares d’une « Grande Bulgarie » et ainsi de suite… La stabilité des frontières ne fait guère rêver ces populations qui ont gardé la mémoire d’une époque souvent fort éloignée est toujours mythifiée où leur pays était « grand ». De là, l’inquiétude grecque sur les symboles choisis par les macédoniens. De là, l’importance extrême du drapeau, du nom, des références du nationalisme. Certes. Mais vu que la Yougoslavie a éclaté, et que la Macédoine existe, il semble difficile, même s’il y a en Grèce une région qui porte le même nom, de lui interdire de s’appeler Macédoine et de se réclamer des symboles de la Macédoine.
La Grèce est une puissance régionale, avec une tradition et des intérêts propres dans le conflit des Balkans, qui tente d’instrumentaliser au maximum son appartenance à l’Union européenne en recherchant l’appui de ses « partenaires » ou, à défaut, en s’appuyant sur la légitimité que lui confère le faite d’en être membre et qui contraint les autres membres à un minimum de solidarité.
Ces considérations géo-historico-politiques mises à part, il semble difficile, dans l’analyse, de faire l’économie d’une critique du P.A.S.O.K., le parti socialiste grec. De retour au pouvoir en octobre 1993, Papandréou a cru indispensable d’interrompre les négociations engagées par son prédécesseur et de rompre avec la Macédoine, avec force mouvements de menton et invectives.
Les dirigeants grecs jouent sans complexe la carte de la démagogie et, plutôt que de tenter de canaliser les pulsions de leur peuple, ils abondent dans son sens et pratiquent la surenchère. Seuls, les communistes, l’intelligentsia de gauche, et l’ancien Premier ministre Constantin Mitsotakis, désapprouvent la ligne adoptée par le pouvoir en place. Le P.A.S.O.K. au pouvoir est un parti démagogue, nationaliste, clientéliste, fréquemment englué dans des scandales de corruption et qui n’hésite pas à s’appuyer sur des pulsions xénophobes et nationalistes très présentes dans la population. L’histoire et la géographie ont bon dos. En politique, chacun prend ses responsabilités. Le P.A.S.O.K. a pris les siennes.

Mehdi Ben Attia