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Les forces de l’ordre françaises au service de la Gestapo 1940-1944

, par Yannis

L’affaire Bousquet (il fut secrétaire général à la Police d’avril 1942 à décembre 1943) a remis en lumière le rôle de la police française pendant l’Occupation. Mais, au-delà des responsabilités d’un homme, fussent-elles accablantes, il était temps d’étudier le comportement des policiers, à tous les stades de la hiérarchie, durant ces années noires.
Témoignages et documents à l’appui, dont nombre d’inédits, Maurice Rajsfus démontre que si certains « collaboraient le jour pour mieux résister la nuit », la plupart des policiers anticipèrent et outrepassèrent les ordres de Vichy pour plaire aux autorités d’Occupation, Gestapo en tête.
Plus de deux cent mille personnes furent déportées après leur arrestation par la police française entre 1940 et 1944. La plupart d’entre elles auraient, à n’en pas douter, échappé aux griffes des nazis sans cette participation française aux répressions raciales et politiques.

La police française aujourd’hui comme hier…

Les policiers français ont été fidèles à la consigne de l’occupant nazi, de juin 1940 à août 1944. C’est là un fait que nul ne peut sérieusement nier.
Ces hommes constituaient-ils une génération spontanée, oublieux de leur tradition de serviteurs de la République ? Une telle interrogation pourrait paraître naïve, mais il y a tellement de pages blanches dans notre histoire contemporaine...
Ce serait une erreur d’isoler les années noires de l’Occupation pour s’intéresser au comportement de nos forces de l’ordre. En effet, au cours des années 1930 - pour ne pas remonter plus loin dans le temps -, puis durant la guerre d’Algérie, de 1954 à 1962, en Mai 1968 et tout au long des années Marcellin, enfin sous les ordres de Charles Pasqua, la police française s’est toujours montrée à la hauteur de la confiance que les hommes d’ordre mettent en elle.
Sur le terrain, la police n’est pas plus républicaine qu’elle n’est une institution représentative de la démocratie authentique. Elle a toujours formé un corps de fonctionnaires habitués à l’obéissance aveugle.
Ces civils en uniforme ont, en chaque occasion, jugé utile d’aller au-delà des ordres reçus, d’améliorer le rendement, d’être performants.
Les policiers sont pour la plupart des citoyens qui se situent au-dessus des lois qu’ils sont censés faire respecter.
Le gardien de la paix parisien n’avait pas plus d’état d’âme, le 9 février 1934, lorsqu’il fusillait à bout portant les manifestants, dans le 10e arrondissement, que lorsqu’il participait aux rafles contre les Juifs Immigrés dans Paris, de 1941 à 1944.
Les assassins légaux du 17 octobre 1961 [1] et du 8 février 1962, au métro Charonne, auraient été indignés si quelques esprits libres les avalent interrogés pour savoir s’ils n’avaient pas été les maîtres d’œuvre de la chasse aux Juifs, vingt ans plus tôt (ce qui était sans doute fréquemment le cas). Les mêmes s’illustrant tristement tout au long de la répression du mouvement de Mai 1968 [2].
Durant ces périodes, la police était égale à elle-même. Avec un savoir-faire identique, quels que soient les groupes humains réprimés. Il est donc évident que le policier opérant pour le compte de la Gestapo, au temps de l’Occupation, ne se sentait pas spécialement coupable de complicité de crimes contre l’humanité.
Livrer aux nazis des Juifs Immigrés, des communistes, des gaullistes ou des francs-maçons ne lui paraissait pas particulièrement délictueux. Il contribuait simplement à « nettoyer » la France et se faisait sans doute une haute idée de la qualité de son intervention.
De son côté, la France profonde, celle du Chagrin et la pitié [3], ne pouvait accepter, longtemps après la Libération, que l’on puisse suspecter nos braves « képis » de collaboration active avec l’ennemi. L’Histoire leur a d’ailleurs donné raison puisqu’en septembre et octobre 1944, guère plus de 3 % de ces policiers seront momentanément écartés de la grande maison.
Est-li étonnant de constater que lors de la vaste exposition La Préfecture de police, des origines à nos jours, proposée aux Parisiens tout au long des mois de septembre et d’octobre 1994, à l’occasion du cinquantenaire de la Libération de Paris, il n’était nullement fait allusion au rôle de la police durant les quatre années de l’Occupation. Les journées de Mai.1968 n’étalent pas davantage évoquées car sans doute jugées peu glorieuses. L’ampleur des exactions n’avait pourtant pas échappé au préfet de police, Maurice Grimaud, qui s’était adressé à tous les fonctionnaires de la police parisienne pour les tancer vertement : « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière, et il est encore plus grave de frapper des manifestants après leur arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans les locaux de la police pour y être Interrogés. »
En ces années quatre-vingt-dix, certains policiers se comportent avec les Maghrébins et les Noirs, tout comme leurs anciens le faisaient avec les Juifs, en 1942. Certes, le danger n’est plus le même pour le paria, mais la pugnacité policière n’a pas varié.
Et la population est toujours aussi indifférente.
Maurice Rajsfus

P.-S.

Le livre que nous reproduisons est l’introduction du livre La police de Vichy – Les forces de l’ordre françaises au service de la Gestapo (1940-1944), qui vient de sortir en librairie, chez Le Cherche Midi éditeur.
Son auteur, Maurice Rasjfus s’est imposé en quelques livres – Des juifs dans la collaboration, Drancy, Jeudi noir, n’oublie pas le petit Jésus – comme l’un des spécialistes de cette période de notre histoire.

Notes

[1Dans La Bataille de Paris (Le Seuil, 1991), Jean-Luc Elinaudi nous livre l’abominable bilan de cette nuit d’horreur. Il est également utile de lire l’ouvrage de Michel Lévios, Les Ratonnades d’octobre (Ramsey, 1985). Sans oublier le bel album d’Anne Tristan, Le Silence du Fleuve (Au nom de la mémoire, 1991) et le recueil de photos publié par Elie Kagan aux Editions A.M Métailler (1990)

[2Lire à ce sujet les nombreux témoignages sur la hargne policière contenue dans Ils accusent (Le Seuil, 1968).

[3Film de Marcel Ophuls sur la Collaboration, interdit à la télévision sous Giscar d’Estaing. Le film sera diffusé au cinéma.