Maintenant la génèse

, par Yannis

Juin 1995, après six mois de course folle, Maintenant prenait la pause pour l’été, et avant de quitter ses lecteurs deux mois, leur offrait un splendide numéro « double », avec une sorte d’édito récapitulant le chemin parcouru. Me souviens à l’instant d’Emmanuelle, la charmante et non moins pertinente secrétaire de rédaction, qui, ayant relu ce papier, trouvait qu’il n’y en avait « que pour Taddéi ». Republiant ceci vingt ans plus tard, l’individu en question ayant fait bien du chemin, le commentaire est d’autant plus pertinent. Emmanuelle était choquée parce qu’elle savait combien ce Taddei n’était pour rien dans la belle aventure de presse qu’on vivait, mais à l’heure de récapituler l’histoire du titre, je me devais de rendre compte des épisodes précédents où il avait été pour quelque chose.
Deuxième « cadavre » encombrant dans notre placard, pire encore, Thierry Meyssan, qui participait lui à ce journal, et son Réseau Voltaire qui, il y a vingt ans, existait à peine, et n’était qu’une gentille association de défense de la liberté d’expression, loin de l’effroyable machine de propagande au service de toutes les dictatures que nous entendons combattre ici.

Michel Sitbon

Arthur Cravan était boxeur, dandy et poète. Ainsi est-il resté dans la légende. Il fit un passage éclair dans l’ombre des lettres françaises au début du XXème siècle, dont on sait quelque chose grâce aux éditions Champ libre qui déterrèrent ses œuvres [les publiant en un volume en 1987]. Il laisse l’image d’un authentique présurréaliste qui n’avait pas attendu les tranchées de Verdun pour oser détester tout le détestable et affirmer joyeusement ce qu’il voulait.
Aujourd’hui, ce sont les éditions du Seuil qui, dans la jolie collection « L’École des lettres » republient une partie de son travail : l’intégrale des cinq numéros de Maintenant, parus d’avril 1912 à mars-avril 1915. Hommage, opportunisme ou simple hasard…, après quatre-vingt années de silence, alors que le titre vient de renaître, en voici publiée la première mouture.
Mais les lecteurs observateurs auront remarqué que l’actuel Maintenant fut précédé de quelques essais encore récents. Au premier jour de ses nouvelles aventures, le jeune Frédéric Taddeï, rappelant le souvenir de Cravan et de ce joli titre oublié, proposa un magazine trimestriel qui rassemblerait à chaque numéro une galerie de portraits – personnes et images – illustrant la mythologie contemporaine. [C’était… il y a un quart de siècle, au début des années 90.]
Le premier nouveau Maintenant prit pour titre et comme thème « Les méchants ».
Nous entrons dans une époque où tout le monde est beau-gentil, disait, en substance, Taddeï. À quoi il ajoutait une fiche technique de « rappel des faits », précise comme un acte d’accusation. Les figures de la méchanceté sont déjà des images jaunies, [disait-il]. Rappelons ce que sont ces images dans nos têtes. Le deuxième numéro aurait dû s’intituler « Les bons », mais on n’a pas osé et il devint « Le consensus ».
Le troisième numéro devait être consacré aux sex-symbols. Mais il n’y a pas eu de troisième numéro… Les deux premiers avaient fait perdre beaucoup d’argent et coûté trop d’efforts. On interrompit l’expérience et, quelques temps plus tard, est arrivé la [première] guerre du Golfe. On improvisa – toujours avec Taddeï – un numéro « Spécial contre » qui rassemblait des textes d’auteurs divers, chacun opposé à un aspect ou un autre de cette guerre. C’était dans l’urgence, la guerre pouvait éclater d’un moment à l’autre… Ce qu’elle fit, à quelques jours de la parution. Les passions retombèrent et Maintenant se tut une nouvelle fois. Puis vinrent les attaques de Michel Charasse contre le Minitel rose. Dans la foulée, Frédéric Taddeï, encore lui, fit [comme pour la guerre du Golfe, à notre demande] un numéro spécial de propagande pour défendre notre outil de travail et l’idée même de la liberté d’expression. Le réseau Voltaire [à l’origine une association de défense de la liberté d’expression] n’était pas encore né et se posait la question d’un réel problème de liberté d’expression dans ce pays. Frédéric avait rassemblé des textes et des œuvres diverses pour ce numéro en couleur et papier glacé, dont quelques-unes commises par la bande à Kiki, que nous ne connaissions pas encore.
Plus tard, en les éditant, on fit la connaissance de Jean-Pierre Galland et du CIRC. Ce fut le « 18 joint » – la première journée internationale du cannabis, au Trianon, à Pigalle – et enfin un autre Maintenant, sous la houlette de Michka cette fois – qui nous vaut actuellement un procès contre le professeur Nahas, près de deux ans après sa publication. Une belle affaire de liberté d’expression, là aussi…
C’est cette ambiance et surtout l’abominable article 227-24 du nouveau code pénal qui ont amené tout naturellement la création du Réseau Voltaire pour la liberté d’expression. Bernard Joubert nous y rejoignit et dirigea un numéro titré « La censure », où était enfin dénoncé les manœuvres papistes pour le contrôle de la culture ; plus un certain nombre d’autres choses. Kiki était encore des nôtres.
Un second « 18 joint » plus tard, et on publia un nouveau numéro consacré au cannabis (qui sortait de la clandestinité) avec l’équipe de Double Zéro, l’excellent magazine du CIRC. Le journal était devenu épisodique, au gré de nos passions et des rencontres.
Puis vint le Rwanda, le naufrage de l’indépendance de la presse. L’idée germa alors qu’il fallait créer un « vrai journal ». Un organe de combat contre la désinformation. À l’origine, on pensait que ce pourrait être un simple journal critique de la presse, notre source principale. Mais on s’est aperçu en le faisant que la presse laisser beaucoup d’histoires à raconter. Maintenant bimensuel, on bouclait sans trop de difficultés les vingt-quatre pages. Jamais nous n’avons eu l’impression de faire du remplissage. Par contre nous nous sommes laissés aller au plaisir – la liberté ou la facilité ?… – des mots. Cela fait des longueurs parfois… mais quel bonheur !
Mais il n’est pas encore sûr qu’il y ait assez de lecteurs pour un tel truc.
Et voici venu le temps des vaches maigres : Maintenant devient mensuel et sa publication sera interrompue deux mois durant l’été. Et, Inch’Allah !, reprise en septembre… Deux mois pour réfléchir, prendre la mesure de la situation actuelle, définir une nouvelle formule peut-être. On verra bien…
Seule certitude, tout le monde a l’air bien déterminé à continuer. Moins ceux qui sont partis, plus ce qui nous rejoindrons. Continuer parce que nous sommes trop heureux de pouvoir contribuer à cet espace de liberté.
Peut-être, dans quatre-vingts ans, finirons-nous comme Arthur Cravan, réédités par un Galligrasseuil du moment ? Mais nous aurons, d’ores et déjà, duré au-delà de cinq numéros.
Et toc !