Vers une télé politique ?

Ne circulez pas, y’a des choses à voir !

, par Yannis

Dans un monde où tout laisse à penser qu’une vie sans images serait un véritable enfer, on nous pousse à croire que ce qui se fait sur les grandes chaînes des pays développés est ce qu’il y a de mieux ... ou en tout cas de moins pire dans le genre.

Mais depuis la guerre du Golfe, il est devenu manifeste que les régimes totalitaires n’ont peut-être plus le monopole de la manipulation d’images à des fins de propagande.
A l’époque, il aura effectivement fallu du temps pour que le public apprenne que ce qu’il croyait être une information objective était d’abord visée par la censure militaire américaine... Plus de temps encore pour découvrir que les premières images de la catastrophe écologique déclenchée par Saddam Hussein, montraient en réalité un pétrolier naufragé dans la mer du Nord ; et de nombreux mois avant de savoir, au détour d’une émission, que le témoignage selon lequel des soldats irakiens avaient massacré, dans leur couveuse, des bébés koweïtiens - et qui avait permis au gouvernement Bush de gagner l’indispensable soutien de son opinion publique - , avait, en fait, été monté de toutes pièces par le pouvoir américain.
Bref, l’opération Tempête du désert nous rappelait brutalement que la censure de l’information ne s’était arrêtée ni, pour nous, à la guerre d’Algérie, ni pour nos amis yankees, à la guerre du Viêt Nam.
En Italie, où j’assistais atterrée au début du conflit entre l’Irak et le reste du monde, certains journalistes de la télévision transalpine annoncèrent, dès les premières minutes du conflit, qu’ils ne disposaient que d’images censurées mais qu’ils se proposaient d’en analyser le contenu afin de décrypter, autant que faire se pouvait, ce qu’il se passait réellement sur le terrain.
J’apprenais ainsi qu’il existait un autre type d’information télévisée...
Depuis huit ans maintenant, un festival s’est créé en France pour donner la parole à un autre type d’images et d’informations, un festival qui se bat pour une autre télé.
Le FIPA (Festival international de programmes audiovisuels) a été fondé par un homme du métier, lui-même metteur en scène, et qui revendique une autre télévision. Quand on l’interroge sur ce festival fondé pour et sur l’écran cathodique, Michel Mitrani s’explique :
« Des politiques diverses ont amené une dégradation dans les orientations du programme de la télévision. Au lieu de me plaindre ou de piquer des colères, j’ai pensé qu’il était préférable d’agir et d’affirmer ce que je pensais par une action.
Un festival qui concentre, pendant un temps déterminé, les styles, les genres de programmes qui correspondent à cette idée que j’ai de la télévision. »
Définissant le FIPA comme une manifestation à « contre-courant » et « en danger perpétuel » son fondateur insiste sur son engagement contre « la vulgarité insufflée par le pouvoir de l’argent et de l’audimat (qui occultent) la part de l’esprit propre à toute création et cette inconnue qui est le talent. »
Ce que cet homme de talent ne dit pas c’est que ce qu’il a créé est également un forum d’expression politique d’où émerge une information peut-être plus vraie et en tout cas moins partisane que celle qu’on nous sert habituellement.
L’excellent film qui nous a permis de réévoquer l’affaire Lockerbie (L’Imposture maltaise dans Maintenant n° 4) a été présenté au FIPA et il y en a d’autres, comme Press at War (Les médias dans la guerre), du Belge Pascal Decroos, reportage qui ne se contente pas de déplorer le nombre de journalistes morts dans l’exercice de leur métier mais dénonce un certain type de presse.
Il démontre que le véritable empire que constituent les grands networks américains ou européens leur permet de payer, s’ils le veulent, bien des escortes à leurs journalistes - qui ont alors de plus en plus l’air d’appartenir à un bataillon de l’armée - pour qu’ils puissent couvrir les zones les plus chaudes et dangereuses du globe. Pour être présentes là où l’actualité le demande, les chaînes les moins fortunées font, de leur côté, appel à des indépendants, qui sont envoyés, à peine protégés par leur gilet pare-balles, là où d’autres ne se déplacent qu’en voiture blindée. Ceux qui crèvent sur le champ de bataille ne sont donc pas sacrifiés à ta noble cause de l’information mais à celle, bien moins noble, du marché.
Quand, par contre, ces chaînes ne peuvent même pas se payer ce luxe, elles achètent les images de CNN ou de NBC - pour ne citer qu’elles - et diffusent ainsi l’idéologie qui va de pair avec leur pouvoir économique. Par ailleurs, comme elles doivent impérativement rentabiliser la moindre de leur action, les grosses équipes montent de véritables mises en scène afin d’avoir de « belles images de guerre » ou, faute de mieux, retransmettent sans complexes la propagande des forces armées occidentales en puisant exclusivement leurs informations dans les conférences de presse de ces dernières...
Dans un autre travail original, Vérité assiégée - de facture belge -, sur le conflit en ex-Yougoslavie, Nathalie Borgers et
Leslie Asako Gladsjo nous font découvrir le travail de médias bosniaques, serbes et croates indépendants et pacifistes qui, entre Belgrade, Split, Zagreb et Sarajevo, essaient, malgré la censure de leurs dirigeants respectifs, de travailler les uns avec les autres. Ils s’accordent tous pour dire que leurs gouvernements, du plus fort au plus faible, ont toujours été, et sont toujours, dans une implacable logique guerrière où la paix n’a jamais que très peu de sens.
Patrick Benquet, lui, nous rappelle, en temps de paix, des faits qu’on aimerait mieux oublier. Son film, Les Pétroliers de la honte : la loi du silence (France), nous montre en quoi, indépendamment de ponctuelles marées noires, les pétroliers qui naviguent depuis bientôt vingt-cinq ans, constituent en permanence de véritables bombes flottantes au service de compagnies pétrolières et de pays producteurs bien peu scrupuleux.
Et, last but not least, Christophe Otzenberger nous présente dans A la conquête de Clichy, un portait sans fard de la course électorale entre Didier Schuller, candidat RPR aux cantonales de Clichy en mars 1994, et ses adversaires socialistes. Le documentaire, acheté par France 2 et remisé dans un placard, serait très instructif pour ne pas dire explosif dans la morne campagne électorale actuelle.

Mentionnons pour finir un très beau film sur l’Algérie qui témoigne du déchirement de ce pays à travers le discours d’une mère dont un fils est policier, un autre militant du RS, un troisième homosexuel et dont la fille judoka est décidée à se voiler après son mariage. Rachida, infirmière divorcée, porte seule et sans fléchir les déchirements qui s’en suivent et la peur de la mort qui rôde.

Elisabeth Cacheux