Tchétchénie

Quand Eltsine rejoue l’histoire

, par Yannis

Nous allons bientôt célébrer le cinquantenaire de la libération d’Auschwitz. Imaginez un instant que le gouvernement allemand, pour fêter ça, décide de rouvrir les chambres à gaz. Exactement ce qu’a fait Boris Eltsine en Tchétchénie !
Il y a cinquante ans, Staline décidé de régler définitivement la question de quelques nationalités caucasiennes. Les musulmans tchétchènes et ingouches, par décision du soviet suprême, seraient déportés. Tous. Un million de personnes. Hommes, femmes, enfants. Vieillard compris.
Le 23 février 1944, jour de la fête de l’armée Rouge, tout le monde était invité aux réunions des soviets des villes et villages de Tchétchénie. Des camions arrivèrent, et puis les soldats. Le décret ordonnant la déportation de tous les Tchétchènes et de tous les Ingouches pour “trahison et collaboration avec l’ennemi”.
En guise de “trahison”, les tchétchènes s’était, au contraire, plutôt vaillamment battu contre l’armée allemande, Groznyï, par exemple, qui aujourd’hui a résisté à l’armée d’Eltsine, avait résisté une première fois alors… est tenu en échec les Allemands pendant tout l’automne 1942. Puis, mobilisés par l’armée rouge, les Tchétchènes laissèrent plutôt le souvenir de combattants déterminés.
Mais Staline aimait plus que tout dévorer ceux qui l’avaient servi. Les combattants de la Guerre d’Espagne, comme bien d’autres, en ont su quelque chose. Du million de Tchétchènes déportés, on estime que la moitié mourut en chemin ou en déportation. La Tchétchénie fut repeuplée de Russes, d’Avars, de Darghiniens, d’Ossètes et d’Ukrainiens.
Cinquante ans après on aurait pu imaginer la nouvelle Russie “démocratique” demandant pardon pour cette ignominie.
Loin d’être effleurées par ce type d’initiatives, les nouvelles autorités russes n’ont rien trouvé de mieux à faire que d’envoyer les chars bombarder Groznyï, une ville de 400 000 habitants. Lesquels n’ont eu d’autre choix que de fuir vers les montagnes du sud du pays “où ils ne pourront longtemps résister à l’hiver”, observait récemment géographe russe.
Non content de terroriser la Tchétchénie, l’armée et la police de Boris Eltsine s’amusent à “chasser le faciès” jusqu’à dans les rues de Moscou – où les Tchétchènes sont les “basanés” locaux. Une campagne hystérique contre les “terroristes” tchétchènes justifie la militarisation de la ville. Or ceux-ci ne sont pas plus terroriste aujourd’hui qu’il n’étaient “collaborateurs” – avec l’Allemagne – hier. Mais l’État, à l’heure du crime, ne recule devant aucun mensonge. À Moscou comme ailleurs.
L’ex-KGB, qu’on appelle aujourd’hui du doux nom de FSK, a “bien” fait son travail. Seule la guerre pourrait permettre de maintenir l’unité de la Fédération russe, explique ses analystes, relayés par ceux de la CIA. Boris Eltsine a peut-être oublié comment, dans les circonstances comparables, en 1991, il dénonçait la même politique militariste, appliquée alors par son prédécesseur – Gorbatchev –
à la Lituanie. On l’entendait prophétiser alors sur les deux ondes de Radio–Riga que “les démocraties ne peuvent être maintenues par la force” et que “la violence entraînerait une crise en Russie même”.
C’est bien ce qui lui arrive aujourd’hui. Personne en Russie ne veut de cette intervention barbare contre un peuple du Sud. Que ce soit le mauvais souvenirs de la guerre en Afghanistan où le refus plus général d’aventures militaristes, ou encore le souhait d’une politique tout simplement décente à l’égard d’un peuple trop martyrisé, tout le monde se retrouve aujourd’hui, anciens dissidents comme nouveaux démocrates, pour refuser une politique à la fois criminelle et suicidaire.
Autant le nouveau tsar de toute les Russies aurait une chance de maintenir une fédération russe où tout le monde ait intérêt à rester, autant le déploiement de sauvagerie actuel risque fort de faire fuir les peuples qui hésitaient encore. Bien sûr ce type d’analyses ne sonne pas assez “réaliste” dans les états-majors. Ce serait le monde à l’envers si la violence ne pouvait pas s’imposer, comme depuis cro-magnon. Au FSK comme à la CIA – pas moins qu’à la DGSE française – les “analystes” ont encore beaucoup de mal à intégrer des notions aussi simple que celle de liberté et de démocratie.
C’est ainsi que toutes les diplomaties occidentales ont réussi encore une merveilleuse “boulette”. La crise Tchétchène commençait à peine que Bill Clinton dépêchait ses envoyés spéciaux à Moscou pour expliquer au président russe qu’on était avec lui et qu’il fallait qu’il tienne bon. Ainsi, Eltsine, lâché par tous en Russie, avait encore quelques amis. Les généraux démissionnaient en pagaille, le Parlement lui crachait à la figure, la presse protestait de tous côtés, même la télé faisait tellement des siennes qu’il fallait la museler… Mais les gentils ambassadeurs des diplomaties occidentales étaient avec lui.
Pour la dixième fois dans l’année le club des “grands” – Clinton, Mitterrand, Kohl, Major, etc. – ont réussi à démontrer qu’ils ne comprennent rien à la marche du monde. Et là, ils ont une terrible responsabilité, une de plus, en ayant si grossièrement poussé à la faute Boris Eltsine. Puisque ses amis les “grands” étaient d’accord avec ses conseillers-flics, tout aller bien : il ne restait plus qu’à marcher sur Groznyï. Sans honte ni pudeur.