Maroc

Un tortionnaire à l’O.N.U.

, par Yannis

L’homme est à l’image du monarque qu’il représente : rusé, cruel. Un cynique. Son nom : Kaddour El Youssfi. Si l’on s’attarde sur ses antécédents, on peut deviner sa jubilation lorsqu’il pénètre à la tête de la délégation officielle marocaine dans la réunion du Comité de l’O.N.U. contre la torture le 15 novembre dernier. À partir de 1972 jusque dans les années 80, le commissaire principal El Youssfi a été responsable du derb Moulay Cherif de Casablanca, un centre d’interrogatoire tristement célèbre où furent torturés plusieurs centaines d’opposants à Hassan II.
C’est là qu’ont été séquestrés pendant un an et demi, entre 1973 et 1975, tous les habitants du douar Aïn Sfa, dans la région de l’Atlas – soit deux cents cinquante femmes, hommes et enfants. C’est là que sont morts, victimes des sévices, des militants comme Abdellatif Zerroual, en novembre 1973, ou Amine Tahani, en novembre 1985. Bien des hommes et des femmes sont sortis brisées de ce lieu, et pas seulement physiquement.
Abraham Serfaty, longtemps détenu au derb Moulay Cherif et aujourd’hui en exil à Paris, a évoqué les séquelles que la torture, des années après, laisse dans les esprits : « Lorsqu’on l’a subie si longtemps et si intensément qu’elle a pénétré votre corps et votre être, en parler est comme s’extirper une vomissure enfouie au fond de son corps. Tant qu’elle est encore vivace, et cela dure des années, il est impossible à soi-même de la voir en face. On doit au contraire tout faire pour oublier ces heures immondes, pour retrouver figure humaine après des mois et des mois d’avilissement physique, pour que le cœur ne tremble plus, à chaque son qui rappelle cette voix de basse qui me chuchotait, à l’oreille, au plus profond de ma torpeur : Nuhud (lève-toi) –et je savais que c’était pour la torture… » [1] La torture, Kaddour El Youssfi a su en développer les raffinements tant qu’il fut en charge du derb. Ses « hôtes » ont connu le perchoir à perroquet qui consiste, comme l’a décrit Gilles Perrault, « à être pendu genoux repliés contre le thorax, les poignées liées aux chevilles, à une barre d’acier portée par deux chevalets ». Ils ont eu droit aussi au supplice de l’eau de la traditionnelle falanga, qui consiste à frapper pendant des heures la plante des pieds du supplicié. El Youssfi et son supérieur Hamiani ont même « amélioré » cette dernière technique en ordonnant l’arrosage régulier des pieds des suppliciés avec de l’eau salé… C’est donc un véritable spécialiste du sujet qui a représenté son pays pour rendre compte de l’application de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants ! Et l’on comprend la stupeur, l’indignation des membres de l’Organisation marocaine des droits de l’homme (O.M.D.H.) présents dans la salle comme témoins, lorsqu’ils se retrouvèrent nez à nez avec leur ancien tortionnaire…
Diverses associations dont les Comités de lutte contre la répression au Maroc, ont immédiatement dénoncé la présence pour le mois scandaleuse dans l’enceinte des Nations unies de Kaddour El Youssfi, aujourd’hui commissaire divisionnaire des services de contre-espionnage marocain. Dans un communiqué remis à la presse le 19 novembre, elles estiment qu’« il est temps d’envisager la comparution devant une juridiction internationale des hommes qui, au Maroc, ont commis des crimes contre l’humanité », notamment, outre El Youssfi, le ministre de l’Intérieur Driss Basri, le patron de la Gendarmerie Housni Benslimane et l’ex chef de la D.S.T. Houcine Jamil.
Il serait extrêmement inquiétant que cette provocation, sans nul doute orchestrée par le roi du Maroc lui-même, ne suscite aucune réaction officielle. D’abord parce que, même si certains des prisonniers d’opinion ont été libérés, notamment ceux de la prison Oukacha à l’été 1994, la répression continue avec son corollaire de toujours : la torture. Ainsi le secrétaire général du syndicat des travailleurs d’un complexe agro-industriel de Sidi Mimoun a subi le « perchoir » en juillet dernier…
Mais ce que le silence de l’organisation onusienne, de la communauté internationale confirmerait dramatiquement, c’est l’impunité avec laquelle le souverain Hassan II peut continuer à régner en maître absolu sur son peuple, et ce depuis plus de trente ans. La France, toute tout particulièrement, s’honorerait en condamnant sans appel la présence d’un tortionnaire notoire à l’O.N.U.. Mais osera-t-elle, par la voix peut-être de Louis Joinet, délégué au comité de l’O.N.U. et conseiller du président de la République pour la question des droits de l’homme, dénoncer le roi du Maroc, qui est l’ami de tant de dirigeants et d’industriels, d’élites de droite comme de gauche ?

P.-S.

Libération du 28 novembre 1994 : Notre ami le roi de Gilles Perrault (1990, Folio)

Notes

[1In Les Temps modernes, avril 1986.