Le mouvement Anonymous : des cyberterroristes ?

, par Agathe

Récemment (ré)apparus sur le devant de la scène avec l’OpFrance, attaque de sites et de pages de djihadistes en réponse à l’attentat contre Charlie Hebdo du 11 janvier 2014 à Paris, le groupe de pirates numériques Anonymous nous montre encore un visage intriguant. Ce groupe à l’obédience politique difficilement définissable, a des caractéristiques directement issues de l’éthique des hackers d’autres qui lui sont propres, ce qui en font un mouvement numérico-politique tout à fait spécifique. Sortes de mercenaires autogérés agissant pour des causes en lien avec la liberté d’expression (notamment sur Internet), les Anonymous ont aussi des caractéristiques sociales et politiques hétérogènes qui amènent à s’interroger sur leur nature même.

 Bref historique

En s’intéressant à l’histoire du mouvement, quelques pistes de compréhension apparaissent. Le groupe Anonymous s’est constitué courant 2006, sur la plateforme 4chan autour de la pratique du trolling – pratique d’humour et de dérision sur une personne ou des groupes de personnes par le biais de provocations. Pour ces activités, certains membres ont choisi le pseudonyme anonyme – en anglais Anonymous – et un avatar costumé sans visage. Un groupe s’est alors constitué et a commencé à agir collectivement contre des personnes ou des sites internet par piratage, divulgation de données etc. Toujours en 2006, un peu plus tard, le groupe se politise et agit contre le racisme avec des attaques à l’encontre d’Hal Turner, négationniste américain, ce qui perdurera et se fera plus récemment avec des dénonciations de sites d’extrême-droite en 2011. 2006 est l’année de leurs premières actions, des actions où les Anonymous font justice eux-mêmes, ce qui leur vaut de nombreuses critiques.

Leurs actions se multiplient entre 2006 et 2008, année où ils feront leur entrée dans les médias avec le projet « Chanologie », contre la scientologie. Leur message vidéo, tel que ceux qu’ils réaliseront par la suite avec son laïus de clôture : « Nous sommes Anonymous, nous sommes légion. Nous n’oublions pas, nous ne pardonnons pas. Redoutez-nous. », et l’énonciation de ce message par un individu portant le masque de Guy Fawkes dans « V pour Vendetta », dans une solennité typique sera le premier d’un longue série de message accompagnant chaque actioni. Ils réalisent ensuite une opération de déni de service (DoS) à l’encontre du site de la scientologie. Cet événement scinde l’histoire du mouvement en en divisant ses membres, certains quittent alors le groupe. Cette opération numérique sera accompagnée de manifestations dans la vie réelle (IRL), devant les églises de scientologie. Il s’agit là d’une cassure typique dans tout mouvement usant de moyens parfois illégaux. Et dans le mouvement hackers, l’apparition des autorités de police a crée une scission entre « bons » et « mauvais » pirates, entre white et black hat, cette séparation entre pirates informatiques usant de moyens légaux et ceux usant de moyens illégaux a fortement marqué l’histoire des tous les groupes de hackers. Pour les Anonymous, ce sont les premières condamnations issues des plaintes de l’Église de scientologie en 2008, qui créeront cette scission avec le départ de plusieurs membres d’origine.

En 2009, les Anonymous prennent une autre ampleur en s’unissant à des pirates iraniens et à The Pirate Bay, pour mener des actions de soutien envers la révolte du peuple iranien devant la réélection de Mahmoud Ahmadinejad. Ils diffusent TOR, logiciel d’anonymisation des communications, des manuels d’utilisation de TOR et des DoS sont réalisés contre les sites gouvernementaux iraniens. En 2009, c’est aussi l’État Australien qui cherche à contrôler Internet qui est la cible des Anonymous ; en 2010, c’est la France et la loi HADOPI qui sont contestées. En 2012, le FBI, le ministère américain de la justice, la Maison Blanche, et de nombreux sites gouvernementaux européens sont pris pour cible.

Mais leur plus grand « fait d’armes », est probablement le soutien aux printemps arabes. En Tunisie, Egypte, Lybie et Syrie, les Anonymous ciblent les sites gouvernementaux, assistent les cyber-militants et postent des messages de soutien. Leurs opérations dépasseront même les périodes strictement révolutionnaires avec notamment des opérations contre les gouvernements tunisiens successeurs de la révolution du jasmin en 2011 et 2012.

En 2014, ils lancent OpFrance, une opération de défaçage de sites et pages prônant le djihad. Cette opération décriée par les agences gouvernementales en raison de la perturbation qu’elle engendre dans le suivi des terroristes par les services de renseignement, montre là un visage du mouvement assez nouveau. Un visage qui était déjà apparu avec la pratique de la dénonciation de sites pédophiles ou pro-nazis aux autorités policières avec des engagements finalement assez troubles, avec des Anonymous qui se retrouvent tantôt aux côtés des forces de l’ordre, tantôt contre elles. Si certains défendent uniquement la liberté d’expression (sites gouvernementaux des autorités de régulation d’internet, OpTunisia, OpFrance) ce qui peut se retrouver dans la plupart de leurs actions, d’autres Anonymous semblent être dans une démarche tenant plus du justicier, voire d’un groupe faisant justice lui-même touchant aux limites de la liberté par ailleurs défendue et une autre frange semble avoir plus une démarche révolutionnaire libertaire en s’appropriant les fonctions régaliennes de maintien de l’ordre. La perception des actions (à libre participation) varie sensiblement d’un Anonymous à l’autre. Quand certains défendent les libertés avec des sensibilités libertaires ou libertariennes, d’autres défendent la démocratie et peut s’opérer là un glissement vers la défense de la « démocratie nationale ». En passant d’une culture totalement geek à une conscience politique, on voit que les Anonymous gèrent leurs actions au coup par coup et peinent à définir une idéologie globale. Se forme alors au mieux un groupement d’intérêts sur la question des libertés numériques, qui parfois déborde du cadre du fait des libertés d’action accordées par le mouvement, et qui agit de façon autonome et parfois même totalement illégale au point d’être considérés comme des cyberterroristes par les autorités.
Il faut certainement considérer ce mouvement dans sa spécificité d’adhésion à l’action, ce qui éclaire les écarts idéologiques fait par ce groupe, qui va de la dénonciation aux autorités de sites pédophiles ou pro-nazis au défaçage par leurs propres moyens de sites djihadistes. Ce deux démarches antagonistes perturbe la lecture de leur démarche et peut poser question sur sa réelle orientation et sa nature.

 Anatomie du mouvement

En approfondissant cette histoire et en rencontrant des membres plus ou moins impliqués dans le mouvement, ressortent quelques caractéristiques essentielle nécessaires à la compréhension du mouvement Anonymous. Tout d’abord, leur fonctionnement atypique « à l’action », ensuite l’idéologie, les idéologies du mouvement, puis, le fait que ce mouvement soit une idée que tout un chacun peut s’approprier, et aussi leur caractère autonome politiquement, font des Anonymous un mouvement finalement assez trouble.

un deuxième encart

Du texte pour le deuxième encart.

La première de leurs caractéristiques est liée au mode de regroupement et d’adhésion au mouvement Anonymous. L’adhésion et l’affiliation au groupe ne se fait ni par cooptation ni par une démarche formelle, mais de fait par la participation de fait aux actions des Anonymous. Il n’y a pas de recrutement à proprement parler, mais un regroupement de personnes désireuses de s’investir sur des actions ponctuelles. On ne peut donc pas parler d’appartenance à Anonymous, mais plutôt de participation aux actions du collectif. L’adhésion au groupe est donc réalisée de fait par la participation à un certain nombre d’action mais ne traduit pas forcément une forme pérenne d’engagement. Il s’agit là d’un élément assez spécifique dans le champ de la contestation politique.

La plupart des mouvements contestataires supposent en effet un engagement fort, dans la durée et exigent parfois même une forme de cooptation : ce qui se constate dans le mouvement des Indignés, dans les soulèvements arabes des années 2010. Il s’agit d’un élément spécifique aussi pour le champ de la piraterie numérique. Pour des raisons de sécurité de leur mouvement, la plupart des groupes de hackers fonctionnent en effet par cooptation et sont formés de noyaux de personnes se connaissant. Ainsi Lulsek est un groupe très difficilement accessible. Il en va de même pour la plupart des collectifs de hackers. Et ceci est d’autant plus vrai pour les mouvements à la lisière de l’illégalité voire dans l’illégalité. Ainsi les groupes de « terroristes » numériques ou activistes ne recrutent généralement que par cooptation. Il y a donc là une spécificité des Anonymous dans le mode de participation au groupe. Celle-ci se fait de fait par l’action, n’exige aucun engagement ni dans la durée ni dans l’idéologie et ne procède d’aucune cooptation. Ceci est révélateur de l’esprit « hackers » qui valorise l’action et la place au centre de la logique de reconnaissance ou d’appartenance d’un individu à la mouvance. C’est par l’action que quelqu’un démontre sa valeur mais aussi son engagement. Ceci est également révélateur du caractère relativement neuf des Anonymous tant au niveau de l’engagement politique que des actions illégales, le peu de précautions sur les personnes qui rejoignent le groupe peut même poser question. Ainsi de nombreuses arrestations de membres du collectif se produisent chaque année dont celle d’un jeune lyonnais ayant agit avec des membres du FBI, l’ayant interpellé facilement juste après une intrusion co-réalisée par les agents du FBI et par le membre d’Anonymous. Ce manque de précautions et le grand nombre d’arrestations laisserait penser une affiliation des Anonymous à la contre-culture numérique voire à la culture geek, et non à du « terrorisme ». Le retournement de leurs membres par les autorités ne s’avérant pas aussi difficile que dans d’autres domaines illégaux. Or comme nous le rappelle la fiche n°11 de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire, « on voit [...] dans les exemples de définition donnés que les actions du groupe Anonymous relève bel et bien du cyberterrorisme selon Mark Pollitt » à l’inverse d’autres auteurs. Mais la question restant posée pour les responsables des questions de cyberdéfense, nous nous reviendrons cette question.

Deuxième caractéristique du mouvement : aucune idéologie précise n’unifie le groupe des Anonymous, si ce n’est une idéologie de l’action. La cohésion du groupe ne se fait pas autour de revendications ou d’idéaux communs, mais autour d’actions. Cela était particulièrement vrai lorsque les actions sociétales (lutte contre la scientologie, lutte contre le néonazisme, lutte contre la pédophilie), sont menées. Dans le cas d’actions plus politique (soutien aux soulèvements arabes, soutien aux Indignés, au printemps érable, attaques contre les sites gouvernementaux, attaques contre les sites et pages de djihadistes etc.), l’implication politique des actions sous-entend un engagement idéologique pro-révolutionnaire et pro-démocratique – pas forcément de la façon dont la démocratie est appliquée en occident. Si la plupart des observateurs s’accordent sur une tendance anarchisante au mouvement, aucun élément n’avère réellement formellement cette thèse. Il n’y a pas d’idéologie revendiquée, le groupe agit plus par opposition que par recherche d’un idéal. Un questionnaire posté en 2014 sur un forum de sympathisants et de membres actifs des Anonymous, nous révèle ainsi des appartenances politiques très diverses de l’extrême-droite à l’extrême-gauche. Il révèle également une limitation de l’adhésion aux questions des libertés sur Internet. Et des entretiens menés avec des Anonymous français laisse se dessiner un mouvement qui aurait glissé de l’ultra-gauche à l’extrême-droite entre 2005 et 2015 et un mouvement qui aurait par la même perdu ses idéaux de liberté d’expression pour la défense d’intérêts particulier, souvent en lien avec les préoccupations de l’extrême-droite. Ainsi, les appels historiques à la révolution, les diverses actions des Anonymous sont des réactions à des états de fait contre lesquels lutte le groupe et non des participations à la construction d’une nouvelle. Dans la plupart des mouvements d’opposition politique, du type Attac, les Indignés, Occupy Wall Street etc., des référents idéologiques sont présent à savoir respectivement, l’altermondialisme, la démocratie « réelle », l’altermondialisme également. A l’inverse, Anonymous se situe sur une ligne déductible de ses actions et non de ses discours – discours constitués par des messages en lien direct avec une action pour leur grande majorité. Ceci laisse à penser les Anonymous comme étant dans une logique de hackers regroupés autour de lé défense de « ce qui leur paraît juste » et non d’engagements politiques construits, avec des actions sur lesquels des individus non liés politiquement se rejoignent ponctuellement.

Une autre caractéristique du mouvement est l’absence de noyau d’individus identifiés. Concrètement, le mouvement ne comporte pas de membres « permanents ». Est membre temporaire, celui qui participe à une action sous couvert d’Anonymous, et uniquement le temps de celle-ci. Ceci étant probablement un élément de protection à l’égard des forces de l’ordre en raison de l’illégalité des actions. Élément qui n’apparaît pas suffisant au regard du nombre d’arrestations, mais qui permet de ne pas matérialiser une appartenance et donc compromet moins directement les acteurs des attaques informatiques. Anonymous est un concept qui survit à ses membres disparu. Cette survivance du concept est à lier à l’usage du nomisme. Le nomisme est apparu avec les Jacques et leurs jacqueries, le principe en est l’usage du même nom pour tous les participants d’une action. Cela a pour visée de limiter les risques en cas d’interpellation mais aussi de gommer toute hiérarchie entre les participants. L’usage de la dénomination Anonymous comme l’usage du masque de Guy Fawkes, sont des éléments de nomisme. Un nomisme qui rentre en totale cohérence avec le fait précédent qui suppose que le mouvement soit un concept autour duquel se retrouvent les membres, mais qui s’accorde aussi avec la logique d’action et d’anarchisme qui tend à être celle du mouvement. Ce qui concorderait avec l’usage de la propagande par le fait. La dernière caractéristique des Anonymous, est l’usage avancé des TIC par ses membres, l’usage quasi exclusif des TIC dans les échanges et l’usage quasi exclusif des TIC dans les actions. Ce qui amène communément à les nommer pirates.

Mais le fait le plus saillant des Anonymous est leur indépendance affirmée d’avec les autres mouvements ou groupes qu’ils soutiennent. Ainsi, ils agissent en mercenaires pour des causes spécifiques qu’ils déterminent mais ne se greffent à aucun autre mouvement, et ce, sans avoir à proprement parler d’idéologie affirmée formellement. Il s’agit donc d’une nouvelle forme d’action collective basée sur le fait à travers les TIC sans idéologie affirmée en dehors de la référence à Guy Fawkes, anarchiste anglais du début du 17ème siècle. Cela étant, les modes de regroupement, plus que de recrutement, sans cooptation mène à l’arrestation de bon nombre de ses membres, et ce malgré la précaution d’anonymisation prise en raison d’actions éphémères sans engagement pérenne. Les Anonymous pourraient être donc décrits comme un groupe de mercenaires autogéré ayant pour armes les technologies numériques agissant pour leurs propres causes. Leur mode d’action est toujours le même : regroupement de pirates autour d’une action définie, message vidéo public décrivant l’action, et action en elle-même. Ils utilisent pour se distinguer le masque de Guy Fawkes, tiré de la bande-dessinée et du film « V pour Vendetta », masque qui les rend anonymes et identifiables comme Anonymous, et tous égaux. Il unifie et fédère ses membres également autour d’une amorce d’idéologie.

 Principes idéologiques

Mais alors quels sont les principes idéologiques du mouvement ? En creusant plus loin que la simple nature des opérations et au-delà des déclarations des Anonymous français que nous avons pu contacter, dans les différents écrits d’enquête [1] sur le mouvement les principes moteurs du groupe Anonymous à l’échelle mondiale se retrouvent principalement : la défense de la liberté d’expression, la croyance en la vertu positive du réseau et le partage de la connaissance.

La défense de la liberté d’expression est leur principal cheval de bataille. En effet, qu’il s’agisse des libertés occidentales sur la toile ou de la possibilité de s’exprimer pour des groupes contraints au silence comme dans les révolution arabes ou soumis à la dictature médiatique comme Occupy Wall Street ou les Indignés européens, Anonymous œuvre à promouvoir la liberté d’expression soit en s’attaquant aux responsables de la restriction de cette liberté : institutions gouvernementales qui tentent de contrôler l’internet par exemple, soit en permettant aux groupes restreints de s’exprimer : accessibilité de la toile pour les dissidents dans les pays arabes ou en occident. En dehors du premier programme important de 2006, « Chanologie », qui s’attaquait à l’église de scientologie et en dehors des actions à l’encontre des néo-nazis et pédophiles, actions assez marginales par rapport à celles en faveur de la liberté d’expression, on peut considérer cette défense de la liberté d’expression comme la question centrale du groupe Anonymous. Et même si aucune idéologie globale ne semble soutenir le mouvement, ce principe reste fondateur. Il peut même pousser à assimiler Anonymous à un groupe de pression actif dans le domaine de la liberté numérique, et non plus comme des cybermilitants ou des cyberterroristes avec une démarche globale sur la société.

Cela nous amène au deuxième principe fondateur des Anonymous, la croyance en la vertu positive du réseau. Si, et il est possible qu’un grand nombre de membres d’Anonymous considèrent les choses de la sorte, le réseau est un arme, un élément créateur et porteur de changement social voire politique, alors l’action des Anonymous est potentiellement porteuse d’une transformation sociétale profonde. Si les individus se saisissent du réseau comme ont pu le faire les Tunisiens ou les Égyptiens, l’action des Anonymous est un soutien fort partiellement déterminant dans la réussite d’actions collectives, et peut-être même partiellement générateur d’actions collectives majeures. Le réseau est généralement considéré comme un soutien aux actions collectives, mais la démarche des Anonymous, laisse à penser qu’ils voient dans le réseau, une force motrice pour les révoltes et révolutions. Cherchant à mettre leurs compétences numériques au service de combats divers, dont ils sont parfois à l’origine, les Anonymous pensent le réseau comme une arme dont il faut se saisir mais aussi comme une force motrice et émulatrice pour les conflits auxquels ils prennent part.

Dans leurs actions de soutien et en interne, les Anonymous font part d’une forte volonté d’échange des connaissances. Que ce soit en interne en direction des nouveaux, et même des anciens participants, ils mettent en place des logiciels qu’ils diffusent gratuitement et largement, diffusent leur documentation, de façon à pouvoir fédérer le maximum de participants autour de leurs actions. D’autre part, ils échangent des « trucs » entre participants d’une action et plus largement entre hackers pour apprendre et progresser dans leur domaine d’action. Pour les personnes extérieures au groupe Anonymous, lors de l’OpTunisia, les Anonymous ont diffusé le logiciel TOR et sa documentation afin de permettre aux internautes de ces pays de communiquer anonymement. Le partage de connaissance est toujours dans une dimension très utilitaire mais il correspond tout à fait aux idéaux des premiers hackers jusqu’aux hackerspaces actuels. Il s’agit de transmettre une connaissance directement opérationnelle et utilisable, et ce en s’adaptant au niveau de l’interlocuteur.

Les principes des Anonymous font donc penser à un groupe de pression traditionnel sans idéologie globale mais avec un combat spécifique autour des libertés liées aux technologies numériques, mais certains points vont à l’encontre de cette conception, et notamment l’investissement dans des causes extérieures et l’idée de faire justice soi-même. De plus, la croyance en la puissance fédératrice du réseau, peut faire penser à un mouvement qui se voudrait être à l’origine d’une prise de conscience mondiale des problèmes de nos sociétés, et d’un changement profond de leurs modes de fonctionnement, avec à l’orée de ce changement une société à tendance libertaire ou libertarienne.

 Des anarchistes ?

Mais peut-on penser les Anonymous comme un groupe anarchiste, en raison de leur prise en main des actions qu’ils jugent comme importantes à mener, de leur usage de ce qui peut être assimilé à de la propagande par le fait, de leur ancrage idéologique autour de la liberté ?
Si l’on en juge par une définition consensuelle de l’anarchisme : « mouvement d’idées et d’action qui, en rejetant toute contrainte extérieure à l’homme, se propose de reconstruire la vie en commun sur la base de la volonté individuelle autonome [2] », nous retrouvons des bases de la philosophie des Anonymous. Le mouvement est bien à la fois un mouvement d’idées et d’action. D’autre part, les Anonymous se proposent également en filigrane de leurs actions de reconstruire la vie en commun grâce au réseau et fonctionne sur la base de la volonté individuelle autonome. Cette volonté est également collective tant dans l’anarchisme avec les espaces autogérés que dans le mouvement Anonymous avec ses actions collectives. Le rejet de toute contrainte extérieure est également implicite et s’applique chez les Anonymous, que cela concerne les contraintes sur le réseau ou les contraintes réelles des dictatures telles que celles de la Tunisie de Ben Ali ou de l’Iran d’Ahmadinejad.

L’anarchisme a de plus, pour exigence principale la justice sociale, élément également fortement présent chez les hackers d’une façon générale, par leur valorisation de l’action – sur laquelle la personne est jugée sans lien avec ses appartenances sociales, ethniques, religieuses ou sexuelles – mais aussi chez Anonymous qui reprend ce principe dans son fonctionnement. Les idées antireligieuses sont un autre aspect de la mouvance anarchiste. Or l’un des premiers combats des Anonymous fut celui de l’Eglise de scientologie ou plus récemment le défaçage des sites djihadistes. De plus, le mouvement n’a semble-t-il aucuns liens avec les grandes religions existantes et semble se poser en mouvement athée.

D’autres grands idéaux de l’anarchisme rappellent les principes des Anonymous. Ainsi, un certain rejet du système électoral découle du fait de « faire justice soi même », l’autorité de l’état n’est pas reconnue par des Anonymous qui agissent en leur nom sur des prérogatives régaliennes. L’associationnisme est un autre élément de l’anarchisme. Que celui-ci soit éphémère ou durable, il apparaît comme un élément important dans la possibilité qu’advienne un autre monde. Les Anonymous utilisent cette idée d’association de façon éphémère et peut-être même plus permanente. Le « mutuellisme » est un autre pendant de l’anarchisme que se sont appropriés les Anonymous, la mise en commun des programmes et connaissances est constitutive du mouvement.

Si les Anonymous apparaissent alors comme possédant les caractéristiques de l’anarchisme et peuvent en ce sens sembler idéologiquement cohérents autour de cette doctrine. Que ce soit par leurs principes, par l’usage de la propagande par le fait ou par leurs valeurs, ils font face à un certain nombre de contradictions idéologiques.
Ainsi, ils rejettent la démocratie occidentale telle qu’elle s’exprime à l’heure actuelle et pourtant ils ont officiellement communiqué leur soutien aux révolutions arabes pour leur conquête de la liberté et leur rêve de démocratie. Les Anonymous soutiennent donc pour la Tunisie la démocratie qu’ils rejettent en occident. Ce qui marque une certaine incohérence, d’autant que celle-ci n’est pas soulevée par leurs communiqués et que la question de l’avenir de la Tunisie démocratique n’est pas posée. Une autre incohérence est relative au refus du contrôle de l’internet par les autorités notamment policières et la dénonciation de sites pédophiles aux autorités. Il y a là contradiction sur la légitimité des autorités en matière de contrôle de l’internet. D’autant plus, que cela entre en contradiction avec l’idée de faire justice de façon autonome.

Il y a donc une part des Anonymous qui laisse à penser à de l’anarchisme, mais plusieurs points laisseraient penser le contraire. Ainsi, les Anonymous se sont positionnés en faveur de la démocratie pour les printemps arabes, reconnaissent la légitimité des autorités en matière judiciaire, et n’agissent pas toujours en « autonomes » et enfin, leurs groupes sont, aux dires de participants à certaines opérations et réunions, largement infiltrés par l’extrême-droite. Tout ceci ferait donc penser qu’il existe une frange anarchiste au sein d’Anonymous mais que celle-ci n’est pas la seule composante du mouvement. Celui-ci comporte également des personnes démocrates, approuvant les missions régaliennes de l’état voire d’extrême-droite. Il s’agit donc d’un mouvement assez protéiforme, difficilement assimilable à un groupe d’anarchistes unitaire. Il semble plus qu’il s’agisse sur le long terme d’un mouvement autour de la défense de la liberté d’expression comme le déclarent certains sympathisants ou membres autoproclamés. Si les racines des Anonymous sont bien liées à l’anarchisme, au mouvement libertaire et à la mouvance cyberpunk, son évolution semble faire du mouvement un groupement d’intérêt autour de la défense de la liberté d’expression à travers les réseaux numériques mais aussi par le biais des médias traditionnels comme en témoigne la dernière OpFrance.

 De la propagande par le fait : du cyberterrorisme ?

Aux origines du terrorisme anarchiste, se retrouve la propagande par le fait. C’est dans les origines du terrorisme anarchiste russe à la fin du XIXème siècle que l’on voit apparaître la stratégie d’action politique de la propagande par le fait. Il s’agit par un haut fait, à la fois de le réaliser et d’agir sur le pouvoir en place mais aussi de rallier à sa cause le maximum de gens. Par la prise de conscience populaire que suscite le fait terroriste, les anarchistes russes pas excessivement nombreux veulent trouver de nouvelles recrues et de nouveaux partisans, afin de provoquer une insurrection générale et une révolution. Les principaux actes qui relèvent de la propagande par le fait sont des régicides, des actions de terrorisme généralement en direction des puissants et non de la population, des actes de guérilla, des boycotts etc. La propagande par le fait est donc née en Russie où elle a largement favorisé la disparition des tsars par l’adhésion du public notamment aux assassinats de personnalités impériales. Puis, elle s’est répandue en Europe, en France avec la Commune de Paris notamment et en Italie mais aussi jusqu’au États-Unis. C’est à partir de 1876, qu’elle commence à être réellement théorisée et nommée. Elle devient populaire au sein de l’anarchisme et s’y développe jusqu’au début du XXème siècle où elle commencera par apparaître trop violente pour la plus grande majorité des anarchistes de l’époque.

Son principe premier est de faire exemple par un acte où le terroriste fait justice lui-même et par un acte symbolique susceptible de rallier à sa cause le public. On retrouve dans ce principe, le principe d’action des Anonymous qui se font justice eux-mêmes, qui cherchent des cibles symboliques, les DoS contre les sites gouvernementaux qui ont pour conséquence d’écorner l’image de ces services, et qui recourent à des pratiques illégales. D’autre part, les actions des Anonymous sont hautement symboliques, parfois même plus symboliques que porteuses de conséquences, il s’agit autant d’agir que de communiquer. Les traditionnelles revendications sont des vidéos postées sur le web, avant et après les actions du groupe. Et parallèlement, le public est directement interpellé dans les vidéos. On a là transposé numériquement mais sans dommages physiques d’ampleur, la propagande par le fait dont se sont réclamés des générations d’anarchistes, jusque dans notre histoire récente (Bande à Baader, Action Directe etc.).
Cela étant, les actions des Anonymous restent numériques et ne relèvent pas de la grande criminalité même si légalement, elles sont répréhensibles et lourdement condamnées, mais il ne s’agit pas d’atteinte à l’intégrité des biens ou des personnes. Ceci distingue l’action des Anonymous de la traditionnelle propagande par le fait, elle en est une transposition numérique. C’est ce qui amène certains spécialistes de la pensée stratégique à refuser l’appellation de terroristes à ce groupe de hackers. Ne créant pas de dommages irréversibles ou durables, leurs actions ne tomberaient pas dans le domaine du terrorisme. Pourtant la logique est bien la même : agir de façon autonome sur des objectifs symboliques et parfois spectaculaires pour porter atteinte à des éléments symboliques du combat mené.

Un autre point rappelle la démarche de propagande par le fait ou de terrorisme : l’appel au soutien du public. Il est ici direct par les vidéos postées sur le web, et non plus indirect comme dans la propagande par le fait des anarchistes russes, français, italiens ou américains. Mais il est bien présent et beaucoup plus clairement affiché, mais néanmoins présent dans les deux cas.

Les Anonymous usent donc de la propagande par le fait comme l’ont fait des générations de « terroristes » avant eux, ils transposent ce mode d’action politique au numérique, qu’ils considèrent comme une arme. Ceci laisse donc à penser une filiation anarchiste ou une tendance anarchisante du mouvement Anonymous. Mais le 11 septembre 2001 peut aussi apparaître comme un acte de propagande par le fait, et donc la filiation peut être mis en cause.

La propagande par le fait est tout autant une action en elle-même qu’un acte communiquant. Son succès tient autant à la réussite du fait en lui-même qu’aux adhésions et à l’engouement qu’il suscite par la suite. Acte de recrutement, acte d’engagement et d’incitation à l’engagement, l’acte de propagande par le fait est éminemment communicationnel. Typiquement les actions de DoS contre les sites de la scientologie ont plus pour objectif d’interpeller et de faire réagir sur cette église que de réellement perturber son fonctionnement. Sur ce cas, les Anonymous agissent en communicants, en lanceurs d’alerte ou encore en hactivistes. Ceci tend à en concevoir les Anonymous comme un groupe de pression aux moyens illicites. Fortement axés sur la communication avec des actions parfois sans conséquences graves, quoi qu’il en soit moins graves que les terroristes traditionnels – comment comparer un DoS sur un site gouvernemental avec un régicide ? – les Anonymous créent là une nouvelle forme d’action collective. Une forme d’action basée sur la communication, plus proche des mouvements comme Green Peace que des terroristes anarchistes de l’après-mai 68. La qualification de cyberterroriste est donc assez lourde pour des actions qui finalement n’atteignent pas la vie humaine.

Il s’agirait même de forger un nouveau concept pour définir ce nouveau mode d’action par la communication numérique, peut-être reprendre celui d’hacktiviste, même si cette concaténation apparaît lourde de préjugés sur les profils sociaux des Anonymous. Notre société en réseaux, fait des individus qui la composent et notamment ceux aux usages importants du numérique, des individus à multiples appartenances réticulaires. Ainsi les Anonymous sont sociologiquement, politiquement, culturellement très différents les uns des autres. Sans être des semi-activistes, ils le sont dans le cadre d’actions mais n’ont pas forcément la conscience identitaire d’activistes de mouvements moins portés sur le numérique. La spécificité de fonctionnement des Anonymous en fait un mouvement à sentiment d’appartenance faible. Ainsi, de nombreux Anonymous sont totalement intégrés dans la société et se déclarent salariés. De nombreux Anonymous se déclarent également centriste ou de droite républicaine, ce qui n’est pas réellement le propre d’un activiste. La concaténation des termes hackers et activiste pose donc problème. Et cela en raison des multi- appartenances réticulaires dont font aujourd’hui preuve les individus et en raison d’un engagement politique qui n’est pas global mais partiel et spécifiquement orienté sur la liberté d’expression. D’autre part, l’hétérogénéité des causes défendues laisse à entrevoir plusieurs pôles ou plusieurs noyaux dans le mouvement. Probablement y-a-t-il au sein des Anonymous plusieurs mouvances. Les disparités régionales le laissent supposer.

Nous avons donc affaire à un mouvement protéiforme socialement, changeant politiquement et basé sur des actions de communication. En ce sens, les Anonymous peuvent correspondre parfaitement avec l’esprit du temps et la société dans laquelle nous sommes entrés. Utilisant les mêmes armes que les grandes entreprises ou que les grandes organisations : vidéos créant le buzz, actions d’éclat, instantanéité des actions et des réactions etc. Les Anonymous semblent avoir saisi les codes de nos sociétés et s’en saisissent pour mener leurs propres combats. Leur propagande par le fait a revisité le concept pour l’adapter à la société actuelle de communication et aux armes actuelles, les TIC.

 Un fonctionnement novateur

Les Anonymous ont des caractéristiques spécifiques (avec la valorisation de l’action par exemple), qui se traduisent par des modes de fonctionnement bien spécifiques et non généralisables aux autres groupes de hackers tels que Telecomix, Lulsek etc.
Leur mode de fonctionnement n’est pas celui d’un groupe d’acteurs constitué qui mène des actions spécifiques et ciblées, mais celui d’un groupe qui se coalise pour des actions précises autour d’un noyau dur bien plus restreint – qui doit tout de même exister pour assurer la continuité, même si les auteurs d’ouvrages sur le phénomène n’en sont pas certains. D’autre part, le nombre de membres agissants est bien plus conséquent que dans les autres groupes. Ce mode de fonctionnement « à l’action », qui ne requiert aucune cooptation et qui passe par une fédération éphémère autour permet de regrouper bien plus de personnes qu’un recrutement coopté strict. Ceci constitue une spécificité des Anonymous au sein des hackers mais aussi au sein des groupes d’actions collectives. Aucun groupe d’actions collectives illégales ne se passe de cooptation ou de recrutement à long terme. L’engagement pérenne est même une des clés de voûte de ces mouvements.

Il s’agit là d’une particularité unique permise par le réseau. Il est évident que ce mode de fonctionnement ne serait pas possible à l’époque de la presse même libre compte tenu des délais de parution, diffusion etc., ni à l’époque de la télévision qui ne laisserait pas d’espace d’expression à de tels mouvements. On a donc là un mode de fonctionnement totalement lié aux TIC. Elles seules sont à même de faire circuler les informations assez vite et elles seules permettent l’anonymat des différents participants. Anonymous a donc un mode de fonctionnement qui n’aurait pas été possibles sans l’utilisation d’Internet.

Mais ce mode de fonctionnement est également lié au concept même d’Anonymous, car il ne s’agit pas un groupe de personnes mais bel et bien un concept de révolte médiée numériquement dont tout un chacun peut se saisir. Nous pouvons tous devenir des Anonymous demain par l’achat d’un masque de Guy Fawkes et revendiquer des actions en ce nom. En un sens nul n’est Anonymous, tous sont Anonymous. La revendication de l’appartenance fait foi. Ce qui protège les membres les plus actifs mais ce qui peut entraîner des dérives. Si tous peuvent être Anonymous, le noyau dur leur en donne les moyens à travers des messages vidéo postés sur le web indiquant actions et démarche pour y participer. Il s’agit donc d’un concept qui a vocation à se diffuser au plus grand nombre pour l’émergence d’un mouvement mondial d’ampleur.

Anonymous est donc un mouvement novateur dans son mode de fonctionnement et dans sa nature même. Certes le nomisme existait déjà mais l’idée de faire d’un mouvement un concept, survivant aux disparitions de ses membres, et celle de fédérer autour d’actions et non autour d’un groupe, sans réelle cooptation font d’Anonymous un mouvement basé sur les communications et sur l’égalité des membres : une réelle utopie de la société de l’information...

 Une communication adaptée

La communication des Anonymous est envisageable sous deux aspects : sa communication externe en direction du grand public et des autorités et sa communication interne entre ses membres. Dans les deux cas l’usage des TIC est prépondérant. Leur action est centrée sur elles et ne sort que très exceptionnellement de ce cadre pour des manifestations revendiquées, même si des masques de Guy Fawkes sont visibles dans des mouvements comme Occupy Wall Street, les Indignés etc.

Du point du vue de leur communication externe, les Anonymous suivent un certain protocole : les communiqués puis les actions. Leur mode de communication est centré sur leurs opérations et les communiqués sortent rarement de ce cadre, ils ont donc un mode de communication « à l’action », ce qui est tout à fait dans la logique des « hackers », bien moins dans la logique de l’action collective politique. Leurs communiqués revêtent une forme bien particulière qui permet d’en identifier l’authenticité. Mimant une présentation télévisuelle du type « journal télévisé », ils reprennent le masque de Guy Fawkes, le présentateur semble être toujours le même, et le ton laconique est très reconnaissable. Ceux-ci sont essentiellement des appels à participation pour des actions en direction du grand public mais aussi en direction de leur(s) cible(s). Le ton est révérencieux et l’atmosphère d’étrangeté, donnent au message une dimension de menace mais assez retenue, bien loin des manifestations qu’ils ont pu soutenir. On a là un modèle de communication quasi-professionnelle, tout au moins très adaptée aux codes de la société de l’information.

En interne, les Anonymous communiquent entre eux par IRC, usent de l’anonymat à l’inverse d’un grand public qui revendique ses caractéristiques personnelles via les réseaux sociaux. Les rencontres se font sur des forums dédiés où se trouvent les recrues potentielles. Il y a donc à l’intérieur du mouvement une communication totalement horizontale. Ceci se retrouve dans leurs réunions, nous avons pu rencontrer un participant à l’une de ces réunions. Celles-ci sont pratiquées sur un mode démocratique direct. Mais l’innovation principale du mouvement Anonymous, en matière de communication est à lier aux TIC elles-mêmes. En effet, le recrutement à l’action n’est possible que parce que les Anonymous utilisent les TIC. La rapidité de réaction possible et la large diffusion de leurs communiqués permettent ce recrutement aléatoire et éphémère. L’usage des TIC est pour beaucoup responsable de la participation massive à certaines opérations d’envergure. Les Anonymous ont bien saisi le potentiel mobilisateur des technologies et les potentialités de mobilisation de masse qu’offre le médium. Probablement qu’avec la diffusion massive des TIC, la montée en compétence des internautes et la diffusion d’une forme de contre-culture numérique au sein du grand public, les mouvements d’action collective prendront à l‘avenir une forme indirectement inspirée de la communication des Anonymous.

Les Anonymous sont donc un réseau au sein duquel les communications se font de pair à pair : grand public ou Anonymous, tous sont reconnus au même titre, de façon éphémère « à l’action ». Groupe de mercenaires du réseau autogéré, probablement vont-il en gagnant en expérience se professionnaliser, et inspirer d’autres mouvements dans leur mode de fonctionnement.

Le système de communication des Anonymous est basé sur un triptyque communicationnel particulièrement efficace et mobilisateur : messages vidéos en lien avec les actions – actions en elle-même – communication interpersonnelle à travers les TIC.

Cette communication tripolaire use de différents modes de communication : un modèle de diffusion large à travers les messages vidéo et les actions, et un modèle de diffusion restreinte à travers la communication interpersonnelle. Ces deux modes de communication permettent à Anonymous d’avoir une forte notoriété et une forte visibilité par les messages vidéo sur YouTube, à travers leur chaîne dédiée, mais aussi à travers la médiatisation de leurs actions. Utilisant là les principes de la société du spectacle, tel qu’établis par Guy Debord [3], les Anonymous se représentent médiatiquement dans des messages vidéo qui oscillent entre le spot de publicité et la parodie de journal télévisé, détournant les codes télévisuels pour mieux montrer leur positionnement d’opposants. Les actions sont médiatisées par ces messages vidéo, et parfois par les médias traditionnels, notamment la presse écrite.

Cette communication d’accompagnement de leurs actions de propagande par le fait, montre une bonne connaissance et conscience de la société de la communication dans laquelle nous sommes passés et une prise en compte de l’impératif de communication élaborée et professionnelle à l’heure actuelle. Leur politique de communication élaborée en fait un mouvement attractif et concurrentiel face aux autres flux d’information et de communication existant à l’heure actuelle. Le grand nombre d’information et de communication posent les mouvements contestataires dans une situation de concurrence féroce avec les autres flux : divertissement, autres groupes contestataires, partis politiques, publicité etc. Une force de communication est donc aujourd’hui indispensable pour émerger hors de ce flot, les ONG ont d’ailleurs bien compris cet impératif, ce qui se manifeste par leur renforcement de leurs actions et équipes de communication. Pour exister les Anonymous ont donc du correspondre à l’époque par des messages vidéos sur le web notamment. YouTube est un canal très fréquenté et la vidéo reste un moyen de communication efficace et interpellant, nécessitant aujourd’hui peu de moyens. Ils correspondent avec des moyens restreints à la convergence médiatique à l’œuvre. A mi-chemin entre la communication professionnelle et amateur, ils sont à même de toucher un public large et d’accroître aisément leur notoriété. Peu de mouvements contestataires ou d’ONG ont aussi bien su se saisir du médium vidéo-numérique, avec des centaines de milliers de vues pour leurs messages, quand ceux de Green Peace n’en enregistrent que 4000 environ.

Ces messages vidéo ont une triple utilité : information sur les actions, appels à l’adhésion et appels à leurs puissants ennemis. Sur un mode essentiellement expressif, les messages sont tout autant destinés à informer, qu’à attirer de nouvelles recrues, qu’à s’adresser à ceux qu’ils ont désignés comme ennemis. Les actions en elle-même ont une double utilité : la communication et l’appel et l’adhésion, et l’action en elle-même. La communication interpersonnelle à travers les TIC quant à elle est difficilement analysable en termes d’utilité, elle peut servir au recrutement, comme à l’échange d’information et de connaissances, comme à l’information externe. Ces trois pôles font système. La médiatisation des actions renvoie aux messages vidéos qui eux-mêmes renvoient à une potentielle communication interpersonnelle et donc à l’adhésion probable au mouvement.

D’autre part, il ressort de ces usages de la communication, une grande cohérence et un minimalisme qui permet de la maintenir. L’usage double voire triple des actions de communication restreint le nombre d’intervention et rend les interventions efficaces et performantes. Il y a donc un calcul sur la rareté des communications au regard des actions conduites. Ceci probablement pour garantir la provenance des communications. Il y a également maintien de l’anonymat et refus de communication avec la presse ou avec les médias écrits. Ainsi peu de journalistes lorsqu’ils ont à rencontrer un Anonymous, le pensent comme tel. Leur culture étant le maintien de l’anonymat, ils ne communiquent pas avec les grands médias et la parole rapportée des Anonymous est, du fait de leur communication limitée, toujours sujette à caution. Ce fait témoigne d’une grande maîtrise de leur parole et de leur communication, même en interne. La parole est contrôlée et ne sort que très rarement du groupe.
Les Anonymous apparaissent donc comme étant un groupe de mercenaires numériques autogérés, menant des actions autour de la liberté d’expression (notamment sur les réseaux), aux idéaux hétérogènes, aux identités IRL également hétérogènes. Le groupe est composé de participants assez jeunes. Sa qualification de cyberterrorisme paraît très lourde au regard des actions menées et au regard du fonctionnement du mouvement. Ils apparaissent plus comme un groupe de pression aux moyens spectaculaires et illégaux mais peut être sont ils simplement aux libertés d’expression et numériques en 2015, ce que Green Peace était à l’environnement dans les années 1970. Un mouvement protéiforme mais centré sur un combat, les technologies en ayant modifié les mode de fonctionnement et d’action. Probablement y a-t-il dans la volonté de les qualifier de cyberterrorisme des enjeux de contrôle des réseaux numériques dépassant largement ceux de l’intérêt d’empêcher les défaçages de sites... Peut-être y a-t-il là la volonté de conserver une main-mise étatique sur les systèmes de communication qui sort du cadre des actions des Anonymous mais qui entre en concurrence avec des intérêts économiques et stratégiques bien plus important. Les Anonymous font figure de cailloux dans une chaussure industrialo-militaire qui souhaite conserver un bonne marche.

P.-S.

Le journaliste énonçant ces messages aux États-unis, vient récemment d’être condamné à 5 ans de prison.
http://www.01net.com/editorial/642488/etats-unis-cinq-ans-de-prison-pour-un-journaliste-soutien-du-groupe- anonymous/

Notes

[1Bardeau, F., & Danet, N. (2011). Anonymous : Pirates informatiques ou altermondialistes numériques ? :
peuvent-ils changer le monde ?. Limoges : Fyp éd. Guiton, A. (2013). Hackers : Au coeur de la résistance numérique. Vauvert (Gard : Au diable Vauvert. Olson, P. (2012). We are Anonymous : Inside the hacker world of Lulzsec, Anonymous, and the global cyber insurgency. New York : Little, Brown and Co.

[2Arvon, Henri, Maitron, Jean et Paris, Robert (2014). « L’anarchisme », in Encyclopedia Universalis, [en ligne], disponible à l’adresse : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/anarchisme/.

[3Debord, Guy (1967). « La société du spectacle », Paris : Buchet/Chastel.