Haïti

Mon ami Aristide

Jacques Gaillot, évêque d’Évreux, parle du président élu d’Haïti.

JPEG - 37.1 ko Il y a cinq ou six ans, j’ai appris qu’un prêtre salésien, Aristide, avait des ennuis avec sa congrégation – et les évêques – et qu’il était écarté, expulsé d’Haïti, interdit de je ne sais pas quoi. Quelqu’un qui ne supportait pas l’injustice, qui prônait la défense des petits, des sans droits, qui était prêtre des bidonvilles. Je me suis dit : « Enfin, quand même, un prêtre solidaire des pauvres et voilà qu’on lui fait des misères… »
Donc je l’ai défendu, j’ai écrit, ça me paraissait tout naturel, la solidarité n’a pas de frontières. Un jour, de passage en France, il a tenu à venir à Évreux pour me remercier. On a mangé ensemble, on a bien discuté, c’était très sympathique. Je n’imaginais vraiment pas que la prochaine fois que je le rencontrerai il serait président d’Haïti.
Et puis, en décembre 1990, il est élu par le peuple ! Il me dit alors : « Je serais content que tu viennes pour la cérémonie, tu sais que j’ai des difficultés avec l’Église… » Je suis allé à Port-au-Prince ; c’était un moment extraordinaire, la découverte d’un peuple en fête, heureux. On sentait que des choses étaient possibles. Un printemps ! Je garde des images extraordinaires d’une foule pleine de bonheur. C’était aussi le carnaval, la fête avec des moyens tout simples. Les gens dansaient dans les rues, c’était beau.
Et puis il y a eu le putsch, ce drame terrible, cet acte de barbarie. Aristide est revenu en France plusieurs fois, notamment dans le cadre de l’U.N.E.S.C.O. Je l’ai vu à chacun de ses passages, à Paris comme à Évreux, nous sommes restés en contact pendant toute cette période. J’ai essayé de sensibiliser l’opinion à l’importance de son retour en Haïti. C’est un président élu, le porte-parole des pauvres, c’est incontournable. Finalement, il est revenu, bien décidé à arrêter à la fin de son mandat. Il n’a donc pas beaucoup de temps… C’est sa décision, il n’est pas homme à s’accrocher au pouvoir. On peut penser que cela a facilité son retour. Car il est tout de même sous la surveillance des Américains, qui sont les maîtres du jeu. Pourtant les Haïtiens ne les aiment pas, leur histoire le justifie. Qu’Aristide revienne avec eux, ce n’est pas l’idéal !
J’ai toujours trouvé curieux que la France soit si peu présente durant tous ces événements. Tout se passe comme si les grands de ce monde continuaient à se partager les zones d’influence, et en Haïti la France a abandonné la place. Cette absence politique est vraiment regrettable, alors qu’on a eu là-bas un ambassadeur « coup-de-poing » [1] !
N’oublions pas qu’Haïti est un lieu important du trafic de drogue, avec de gros intérêts en jeu. Ces gens-là n’ont jamais accepté qu’Aristide soit Président, parce qu’il voulait mettre fin à ce trafic. Le peuple haïtien doit donc trouver son destin, et j’espère qu’après tous ces drames il réussira. Aristide joue aussi la carte des responsables de l’Église. L’Église catholique a une place importante en Haïti. J’ai trouvé scandaleux que le Vatican nomme un nonce qui soit un ambassadeur là-bas après le coup d’État, alors qu’aucun pays n’avait reconnu les putschistes. Aristide cherche la conciliation et, s’il a accepté, certainement avec souffrance, de demander sa réduction à l’État laïc, c’est pour renouer et avec Rome et les évêques de son pays, en pensant que ce serait bien pour le peuple.
Les évêques – à l’exception de celui de Jérémie – ont eu, me semble-t-il, une politique coupable vis-à-vis d’Haïti. Pratiquement, il y a deux Églises là-bas : l’Église du peuple, et l’Église hiérarchique. Un fossé entre les deux. Les évêques n’ont pas soutenu les pauvres, ils n’ont pas pris position contre les putschistes, ils ont été attentistes. Je le regrette beaucoup. Heureusement qu’il y a eu des prêtres et des religieux – monseigneur Romélus… – qui ont risqué leur vie et qui sont l’honneur de l’Église là-bas.
La présence d’Aristide modifie les données, j’espère que les choses vont changer. J’avais été frappé – au moment où Aristide était devenu président – du revirement complet des évêques à son égard. Ils l’accueillaient dans la cathédrale comme le sauveur du peuple. Mais ça n’a pas duré. Aristide est un homme honnête, qui aime son peuple et qui n’a pas l’ambition du pouvoir. Son souci constant, c’est le peuple, pas lui-même. Dieu sait ! si on a fait de la désinformation pour dire : « c’est un homme incapable… » On l’a beaucoup vilipendé. Il le savait et en souffrait.
Le retour du président Aristide est une très bonne chose pour le peuple, après tout ce chaos. Il faut sortir de la misère, « passer de la misère à la pauvreté ». Tout est à reconstruire : la justice, la police, l’économie. De nombreux « cerveaux » ont fui Haïti. Le retour d’Aristide permet de retrouver la confiance dans un pays où les gens ont été traumatisés, où des familles ont eu certains de leurs membres torturés ou massacrés. Aristide facilitera une transition démocratique. Mais les ennemis sont toujours là.
L’espoir reste fragile.

P.-S.

Depuis vingt ans, Aristide après avoir été élu, aura été remplacé, puis réélu, renversé, exilé de pays en pays, et s’en est enfin retourné en Haïti, en 2011, pour se voir inculpé, en 2014. NDLR 2014

Notes

[1En particulier lors du coup d’État, c’est l’ambassadeur de France qui, au péril de sa vie, protégea Aristide contre les putschistes et lui permit de quitter le pays, préservant ainsi l’avenir, alors que les militaires avaient manifestement l’intention de « régler le problème » définitivement.
Après cet exploit, dont on n’ose pas assez se vanter, la diplomatie française se fit si discrète jusqu’à aujourd’hui, qu’il n’est pas exclu que la France institutionnelle disparaisse définitivement du paysage politique, économique et culturel de son ancienne « perle des Caraïbes » au bénéfice exclusif des États-Unis.
On appelle ça le partage du monde – ou : les rêves des grands enfants. (NDLR)